TEMOIGNAGE – Al Vorspan, 84 ans, a participé au mouvement pour les droits civiques aux côtés de Martin Luther King. Quarante ans après l’assassinat de ce dernier, il revient sur son héritage et la place de la question raciale dans l’Amérique en campagne...
Al Vorspan, 84 ans, directeur émérite de la commission d’action sociale de l’association juive Union for reform judaism, a participé au mouvement pour les droits civiques aux côtés de Martin Luther King. Quarante ans après l’assassinat de ce dernier, il revient sur son héritage et la place de la question raciale dans l’Amérique en campagne.
Comment s’est passée votre rencontre avec Martin Luther King?
Je l’ai rencontré personnellement en 1964 à
St. Augustine, l’une des villes de Floride où la ségrégation était la plus dure. Par télégramme, il avait appelé à l’aide le groupe de rabbins avec lequel je me trouvais pour manifester contre la ségrégation dans les lieux publics.
Mon rôle consistait à aller dans un restaurant interdit aux Noirs avec le docteur King et d’autres hommes d’église. Nous avons été arrêtés avant même d’avoir le temps de voir le menu. Nous avons été brièvement jetés en prison, mais nous avons protesté pour rester dans la même cellule, noirs et blancs. Le shérif, qui était aussi le responsable local du Ku Klux Klan, nous en a empêché à coups de pique à bétail. Une fois libérés, nous avons été accueillis par les habitants d’un quartier noir pauvre. Le reste de la ville était dressé contre nous, nous étions des fauteurs de trouble. Et la haine des gens était partout, même sur le chemin de l’église noire où nous allions manifester.
Aujourd’hui, tout le monde a oublié ce chapitre de l’histoire de la Floride et des Etats-Unis. Il est ironique qu’aujourd’hui, Barack Obama et Hillary Clinton se disputent pour savoir
s’il faut compter les votes de cet Etat dans la primaire démocrate. Martin Luther King a fait de la Floride ce qu’elle est aujourd’hui, et des Etats-Unis un pays où il est possible à l’un et à l’autre de devenir président.
Que reste-t-il de l’héritage de Martin Luther King? Où en sont les Etats-Unis sur le plan des relations raciales?
Pour la plupart des Américains et en particulier les jeunes, ce que je vous ai décrit est aussi inimaginable que l’apartheid ou l’esclavage. Mais une génération plus tôt, c’est à cela que ressemblait l’Amérique. Nous avons fait d’énormes progrès. Mais par certains aspects, la ségrégation semble avoir été plus simple à régler que les profonds problèmes économiques, de pauvreté et d’éducation que nous connaissons aujourd’hui.
Juste avant sa mort, Martin Luther King organisait une
marche des pauvres sur Washington. Et quelque part, s’il n’avait pas été assassiné, je pense qu’il aurait eu le cœur brisé de voir qu’il lui était impossible d’achever sur le terrain de la justice économique ce qu’il était parvenu à faire sur le plan des droits civiques.
Que vous inspire la polémique autour des propos de l’ancien pasteur de Barack Obama, le révérend Wright?
Je suis très troublé par cette affaire. J’aime beaucoup Obama,
il a tenu un discours formidable sur les dilemmes identitaires de l’Amérique, mais je pense qu’il aurait pu condamner plus vigoureusement les propos du révérend Wright. L’un des traits les plus remarquables du docteur King, c’est d’avoir condamné la guerre du Vietnam alors que les autres leaders noirs lui déconseillaient de s’en mêler, de peur d’aggraver la situation de la communauté noire américaine, Mais il a tenu bon. Il a réagi de la même manière face à l’antisémitisme, qu’il vienne des stéréotypes bigots du sud des Etats-Unis ou de démagogues noirs.
Les propos du révérend Wright dépassent les limites de la critique pour tomber dans l’attaque au vitriol et l’amertume, et une haine contre les valeurs américaines. Mais aujourd’hui, dans toutes communautés, qu’elles soient juives ou noires, la solidarité pour défendre votre propre camp même quand il fait des choses épouvantables, relève presque du tribalisme. Et cela, Martin Luther King ne l’aurait pas accepté. Mais il ne se présentait pas à l’élection présidentielle.
Propos recueilli par Gilles Bouvaist, à New York