ETATS-UNIS - Interview de l'historien François Durpaire, spécialiste des Etats-Unis, sur l'héritage de Martin Luther King…
Interview de François Durpaire, historien à l'université Paris I et auteur de «L'Amérique de Barack Obama» (éd. Démopolis), 40 ans jour pour jour après la mort de Martin Luther King.
L'Amérique commémore le meurtre de Martin Luther King. Mais est-ce encore réellement une personnalité importante et respectée?
Lorsque l'on demande aux Américains quelle est la personnalité du XXe siècle qui a fait le plus bouger la société, environ 70% placent Martin Luther King en tête. Il est devenu une personnalité consensuelle. Avant sa mort, il était pourtant contesté aussi bien dans l'ensemble des Etats-Unis qu'au sein même de la communauté noire où il existait une division entre les partisans des droits civils et le black power. Certains lui reprochaient de ne pas être assez attentif aux questions sociales. Chez les blancs, il était perçu par certains comme un communiste, un gauchiste. Mais dès qu'il a été assassiné, toutes les qualités lui ont été reconnues, un peu comme JFK.
Vous semblez sous-entendre qu'il ne les avait pas toutes…
Il faut corriger la vision simpliste d'un Martin Luther King complètement non-violent. En réalité, il ne refusait pas la confrontation avec le raciste blanc du sud des Etats-Unis. Une confrontation théorisée sous le nom de «confrontation conciliante»: il s'agissait d'utiliser la violence de l'agresseur pour la retourner contre lui en prenant l'opinion publique à témoin. Pour résoudre les problèmes du sud, Martin Luther King souhaitait attirer l'attention des médias du nord des Etats-Unis. Il appliquait la méthode des premiers chrétiens qui tendaient la joue lorsqu'ils étaient frappés. C'était en fait un instrument politique de conversion. Martin Luther King n'était pas un homme politique mais un pasteur. Son objectif était de convertir l'homme blanc modéré à la cause noire.
Et cela a marché, nous l'avons vu au début de l'entretien. Mais est-il autant populaire chez les jeunes noirs aujourd'hui?
Globalement, il est respecté mais la nouvelle génération aspire à d'autres valeurs et n'hésite pas à user d'un vocabulaire libéré pour parler des grandes figures des droits civils comme
Rosa Parks ou Martin Luther King. La génération hip-hop constate que celui-ci est repris de droite à gauche et que cette «panthéisation» cache la discrimination sociale. Cette génération ne se bat plus pour les droits politiques, désormais acquis. Ils ne tiennent pas le même discours d'intégration que Martin Luther King. Ils se sentent complètement américains et constatent que leur culture n'est plus minoritaire puisque aujourd'hui, ce sont les blancs qui écoutent la musique noire. Et c'est celle-ci qui s'exporte de façon hégémonique dans le monde. Martin Luther King portait une croix autour du cou, eux portent le dollar. Car 60% des noirs appartiennent désormais à la classe moyenne au point que l'on parle de ces dernières décennies comme des «Trente glorieuses afro-américaines». Il existe également l'émergence de couples mixtes. Mais cette réalité sociale est très mal perçue en France où l'on a tendance à juger la situation des noirs aux Etats-Unis à travers les propos alarmistes de certains leaders comme
Jesse Jackson ou
Al Sharpton.
Cette nouvelle réalité sociale dont vous parlez et sa traduction politique, le succès de Barack Obama, aurait-il été possible sans Martin Luther King?
C'est évident que c'est lui qui a porté le combat, l'a structuré, en a été la principale figure. Le texte de 1963 du «I have a dream» sert de modèle à la rhétorique de Barack Obama jusque dans les intonations de celui-ci. Mais il faut relativiser. Martin Luther King a été porté par une lame de fond: avant lui, il y avait déjà eu l
'arrêt de 1954 de la Cour Suprême sur la déségrégation dans les écoles ou
Charles Diggs, élu premier député noir du Congrès en 1954. Martin Luther King a surtout permis de faire passer le combat d'un mouvement local au niveau national et mondial.
Propos recueillis par Alexandre Sulzer