POLITIQUE – Un moine tibétain réfugié en France revient sur les émeutes qui ont secoué la province ces derniers jours…
Samten Karmay, moine tibétain, a fui le Tibet en 1959, lors de ce fameux mois de mars où la répression par les Chinois d’un soulèvement populaire aurait fait des milliers de morts. Après trois mois de marche à travers l’Himalaya pour gagner l’Inde, il s’est installé en Angleterre puis en France. A 70 ans, le moine «à la retraite» livre ses impressions à 20minutes.fr, concernant les événements récents et les perspectives- ou l’absence de perspectives- pour le peuple tibétain…
Avez-vous des nouvelles de vos proches au Tibet?
Habituellement, j’en ai par email. Mais les liaisons ont été interrompues et je ne reçois plus rien. Je ne peux pas non plus les joindre par téléphone,
ce serait trop dangereux pour eux. Bien sûr, il ne s’agit pas d’un problème technique: comme lors du soulèvement de 1959 et de 1989, la Chine veut cacher les choses. Heureusement, jusqu’à maintenant il y avait quelques journalistes de HongKong à Lhassa, mais ils viennent d’être expulsés…
Un demi-siècle plus tard, comment voyez-vous l’avenir du Tibet? Les soulèvements de ces derniers jours ou les pressions étrangères peuvent-ils changer quelque chose à la situation?
Il n’y a pas grand espoir. Aujourd’hui, plus rien ne va bouger car les Tibétains n’ont pas les moyens de le faire.
Tout est bouclé et les Chinois ont trop de force. Quant aux pays occidentaux, ils ont peur de la Chine, à cause de sa puissance économique. Il n’y a pas de véritable action de la part des gouvernements.
Ce qui se passe, c’est la même chose qu’en Birmanie: ça s’est embrasé pendant une courte période, puis ce sera oublié.
On a vu ce week-end des foyers des manifestations éclater dans des provinces voisines, comme le Gansu ou le Sichuan, peuplées de nombreux Tibétains. Est-ce le signe d’un mouvement organisé?
Ce qui a rendu possible ces foyers multiples c’est, entre autres, Internet et le téléphone portable. Mais jusqu’à maintenant il n’y a pas eu de mouvement véritablement organisé, car cela était impossible: les communautés sont trop coupées les unes des autres. Pourquoi? Parce que la Chine a appliqué le principe «diviser pour régner». Notamment, par exemple, en coupant la région du Kham (une ancienne province du Tibet, nrdl) en trois morceaux, éclatés sur plusieurs provinces:
le Gansu, le Qinghai et le Sichuan.
On a parlé de violence ces derniers jours non seulement entre l’armée et les Tibétains, mais entre les Tibétains et les autres communautés. D’où viennent ces tensions?
Lorsque je vivais au Tibet, il n’y avait pas d’hostilité entre les Tibétains et la communauté «hui» (musulmane), par exemple. Et nous avions même besoin des Hui: les Tibétains étant essentiellement bouddhistes, ils devaient éviter de tuer les animaux, alors que les Hui le faisaient. C’était donc eux qui nous approvisionnaient en viande.
De même, lorsque les Chinois han (le groupe le plus nombreux en Chine, nrdl) sont arrivés dans les années 1950, beaucoup les ont accueillis en amis, car ils disaient qu’ils venaient nous aider. Mais aujourd’hui, les Chinois sont si nombreux! Et encore plus depuis qu’il y a une ligne de train Pékin-Lhassa. Le trajet, qui était trop difficile en camion ou trop cher en avion, est devenu abordable. Lhassa n’est plus une ville tibétaine, c’est une ville chinoise! Le vrai problème, c’est la politique chinoise et la disparition d’une culture. La Chine avait promis qu’elle laisserait le gouvernement local en place, que le Dalaï lama pourrait rester…. Cela a duré quelques années, avant que la Chine ne montre son vrai visage.