Manifestations en Iran: «Les gens qui sont dans la rue aujourd’hui n’ont plus rien à perdre»

INTERVIEW La spécialiste de l’Iran Azadeh Kian rappelle que les protestations actuelles n’ont rien à voir avec le mouvement de 2009…

Propos recueillis par Nicolas Raffin

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Une manifestation à Dourod en Iran, le 1er janvier 2018.

Une manifestation à Dourod en Iran, le 1er janvier 2018. — AY-COLLECTION/SIPA

  • L’Iran est secoué par des émeutes et des manifestations depuis la semaine dernière.
  • Les sanctions économiques et les engagements extérieurs ont affaibli l’économie.
  • La population qui manifeste est très différente de celle qui avait protesté en 2009.

Bâtiments publics incendiés, slogans hostiles à l’encontre du président Hassan Rohani… depuis jeudi, le pouvoir iranien fait face à une vague d’émeutes et de manifestations inédite depuis le grand mouvement de 2009. Au moins 21 personnes, dont 16 manifestants, ont perdu la vie depuis la semaine dernière.

Pour Azadeh Kian, professeur de sociologie à l’université Paris 7-Diderot et spécialiste de l’Iran, le régime iranien « a peur » de cette nouvelle mobilisation qui s’appuie avant tout sur des demandes économiques.

Les rassemblements et les émeutes de ces derniers jours en Iran sont-ils similaires au mouvement de protestation de 2009 ?

Le mouvement de 2009 était composé des classes moyennes instruites des grandes villes. Les gens qui descendent aujourd’hui dans la rue sont issus des classes populaires et inférieures. Ce n’est donc absolument pas la même population.

A cela s’ajoute le fait que la moyenne d’âge des manifestants est assez jeune, inférieure à 25 ans. Enfin, le mouvement de 2009 était sans violence et d’ordre politique. Aujourd’hui les premières revendications sont d’ordre économique, et certains rassemblements ont dégénéré.

Les sanctions internationales – levées en grande partie en 2016 - sont-elles les seules causes des difficultés économiques de l’Iran ?

Beaucoup d’entreprises étrangères qui souhaiteraient investir en Iran ne le font pas, par crainte de sanctions américaines. Car même si Donald Trump soutient les manifestants, le Congrès continue d’imposer des sanctions au pays. En conséquence, le système bancaire est toujours assez limité par exemple.

Mais les problèmes de l’économie iranienne sont aussi structurels. La richesse du pays provient essentiellement de la rente du pétrole et du gaz. Or, le gouvernement n’a pas totalement la main sur ces revenus, dont une bonne partie est captée par les Gardiens de la révolution islamique et par des fondations religieuses. A cela s’ajoute le fait que l’Iran est engagé militairement dans plusieurs pays (Irak, Syrie). Le gouvernement a donc encore moins d’argent à redistribuer à la population.

Quel rôle jouent les réseaux sociaux dans cette mobilisation ?

Ils permettent à la mobilisation de s’organiser, notamment via la messagerie cryptée Telegram. En réaction, le pouvoir a d’ailleurs décidé de bloquer cet outil. C’est une différence avec les émeutes de 1995-1996 qui avaient touché les banlieues pauvres de Téhéran.

En revanche, il y a une similitude : les gens dans la rue aujourd’hui n’ont plus rien à perdre, contrairement aux classes « supérieures » qui manifestaient en 2009. D’où la tenue d’un discours très radical contre le pouvoir. Je pense que le régime doit vraiment avoir peur de cette mobilisation.

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