Menaces de mort, protection policière... Le quotidien à risque des journalistes au Mexique

MEDIA D'après le dernier rapport de Reporters sans frontières, le Mexique est le deuxième pays le plus dangereux pour les journalistes, derrière la Syrie...

Oihana Gabriel

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En mai 2017, des passants allument des bougies pour rendre hommes aux journalistes tués au Mexique, Miroslava Breach, à gauche et Javier Valdez lors d'une manifestation contre les assassinats de journalistes dans ce pays particulièrement dangereux pour les reporters.

En mai 2017, des passants allument des bougies pour rendre hommes aux journalistes tués au Mexique, Miroslava Breach, à gauche et Javier Valdez lors d'une manifestation contre les assassinats de journalistes dans ce pays particulièrement dangereux pour les reporters. — Rebecca Blackwell/AP/SIPA

  • L'insécurité au Mexique pour les journalistes n'est pas nouvelle mais selon le dernier bilan de RSF, les conditions de travail s'y détériorent petit à petit. 
  • Beaucoup de journalistes doivent ainsi renoncer à leur travail, ou partir de la région car l'impunité est reine. 

Un record qui fait froid dans le dos. Selon le dernier bilan de Reporters sans frontières (RSF), publié ce mardi, onze journalistes sont morts en 2017 au Mexique. « Comme l’an dernier, le Mexique est le pays en paix le plus dangereux au monde pour les reporters », constate l’ONG.

« Au pays des cartels de la drogue, les journalistes qui traitent de la corruption de la classe politique ou du crime organisé sont quasi systématiquement visés, menacés, voire exécutés de sang-froid », écrit RSF. Selon un mode opératoire bien connu : une voiture arrive devant le bureau ou le domicile du journaliste et ses occupants le criblent de balles.

« Pendant un an, j’ai demandé une protection policière »

Une pression que Balbina Flores Martinez vit au quotidien. Cette journaliste et représentante de Reporters sans frontière au Mexique a reçu des menaces de mort en 2014. « Ça a changé ma vie, on ne peut plus travailler comme avant, confie-t-elle. Pendant un an, j’ai demandé une protection policière. »

Balbina continue de travailler malgré les risques, comme beaucoup de ses collègues. Mais « onze journalistes tués, presque un par mois, cela montre à quel point on travaille dans une insécurité totale. Ce n’est pas normal que dans une démocratie les journalistes doivent subir la censure ou même l’auto-censure pour survivre ».

Une épée de Damoclès au quotidien

Comment travailler avec cette épée de Damoclès ? « On trouve des stratégies et on redouble de précautions, reprend-elle. Par exemple, on reste peu de temps dans les zones où l’insécurité règne, on fait très attention quand on contacte des sources, on mène des enquêtes collectives avec des collègues. »

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Certains journalistes n’ont parfois pas d’autre solution que d’arrêter leur métier. « Beaucoup de journalistes ont reçu des menaces : cette année nous avons aidé treize d’entre eux à partir à l’étranger, en majorité aux Etats-Unis », reprend la représentante de RSF au Mexique. « L’exil interne forcé de journalistes qui se cachent à Mexico pour ne pas mettre leur famille en danger fait aussi partie du problème », renchérit Emmanuel Colombié, directeur du bureau Amérique latine pour RSF.

Une impunité quasi-totale

D’autant que l’impunité reste une vraie question dans ce pays. Selon les sources, entre 95 et 99 % des crimes contre les journalistes restent impunis. « Des procès s’ouvrent, mais les autorités jouent la montre, reprend Emmanuel. Surtout quand les enquêtes sont diligentées par des politiques mouillés… » « Cette impunité empêche nos conditions de travail de s’améliorer », regrette Balbina.

Les autorités comme la société civile ont pourtant bien conscience du problème. L’assassinat du journaliste de l’AFP, Javier Valdez, en mai dernier avait ainsi provoqué un réel émoi et des manifestations. « La situation au Mexique est totalement paradoxale : il y a des institutions, un dialogue possible avec l’État, ce qui n’est pas le cas dans certains pays, reprend le directeur du bureau Amérique latine pour RSF. Et même des mécanismes de protection : des escortes policières, un petit boîtier que les journalistes peuvent activer à tout moment, des caméras de vigilances….

Un bureau spécial pour enquêter

Le Mexique a même créé un bureau spécial en charge des crimes en direction des journalistes en 2006. Mais, au vu des chiffres et avec le recul, rien de tout cela ne semble efficace. Pourquoi ? « Il y a un manque de moyens, de personnels qui de plus ne sont pas assez formés et n’ont pas conscience de l’importance du métier de journaliste », répond Emmanuel Colombié.

Les états mexicains les plus dangereux sont souvent ceux où sévissent les cartels de la drogue : Veracruz, Michoacan, Chihuahua, Guerrero, Sinaloa... « C’est surtout dans le centre du pays que la sécurité n’est pas assurée, mais cette zone s’étend », explique Balbina Martinez. « Il y a même des états comme Tamaulipas où il n’y a quasiment plus de journaliste, ajoute Emmanuel Colombié. Ce qui crée des trous noirs de l’information. »

Les reporters mexicains ne sont pas plus menacés que des journalistes étrangers. « Le niveau de risque est indépendant de la nationalité, assure Emmanuel Colombié. C’est le sujet qui détermine la menace. Dès qu’on parle non seulement des cartels, mais aussi du crime organisé, des petits délinquants, du trafic d’armes, de la corruption dans certaines municipalités, le travail des journalistes devient très périlleux. Mais il faut rappeler que le Mexique est un pays structurellement violent, les journalistes ne sont pas les seules victimes… »

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