La Corée du Nord peut-elle vraiment atteindre Washington avec un missile nucléaire?

DEFENSE La portée du nouveau missile pourrait atteindre 13.000 km mais Pyongyang ne maîtrise sans doute pas encore totalement la technologie...

Philippe Berry

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La Corée du Nord a testé un nouveau missile balistique intercontinental, le Hwasong-15, le 28 novembre 2017.

La Corée du Nord a testé un nouveau missile balistique intercontinental, le Hwasong-15, le 28 novembre 2017. — Yonhap News/NEWSCOM/SIPA

  • La Corée du Nord a testé son missile le plus puissant, d'une portée de 13.000 km.
  • Mais on ne sait pas si Pyongyang maîtrise la réentrée ni s'il est capable de miniaturiser une bombe H.
  • Les Etats-Unis possèdent un système d'interception qui est encore loin d'avoir fait ses preuves.

Après deux mois d’accalmie, Kim Jong-un a une fois de plus défié le monde. Mardi, Pyongyang a testé un nouveau type de missile balistique intercontinental (ICBM en anglais). Plus gros et plus puissant, le Hwasong-15 a atteint une altitude record et disposerait, selon les calculs de plusieurs experts, d’une portée de 13.000 km. De quoi menacer, sur le papier, n’importe quel continent, à l’exception de l’Amérique du Sud. En pratique, c’est plus compliqué.

 

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Un missile massif

Un missile Hwasong-15 (gauche) face à un Hwasong-14 (photomontage «20 Minutes».
Un missile Hwasong-15 (gauche) face à un Hwasong-14 (photomontage «20 Minutes». - SIPA/YONHAP

« Il est clairement plus gros », estime Harry Kazianis, directeur des questions défense au Centre pour l’intérêt national, un think tank fondé par Richard Nixon. L’expert se base sur les photos publiées par l’agence de presse nord-coréenne KCNA, qui montrent un lanceur de neuf essieux pour le Hwasong-15 (gauche) contre huit pour le Hwasong-14 (droite). Le missile nouvelle génération fait sans doute une vingtaine de mètres de long pour environ deux mètres de diamètre. Il peut donc embarquer plus de carburant et potentiellement, une charge nucléaire plus importante.

La portée : Jusqu’à 13.000 km

Le missile s’est abîmé en mer du Japon, à « seulement » 950 kilomètres du pas de tir. Mais il s’est élevé à une altitude record de 4.475 km. C’est dix fois plus haut que la Station spatiale internationale.

Du coup, David Wright, expert de l’organisation Union of concerned scientists (l’Union des scientifiques inquiets), estime que ce nouveau missile, avec une trajectoire moins en cloche, disposerait d’une portée de 13.000 km. C’est assez pour atteindre presque toutes les villes de la planète sauf celles d’Amérique du Sud.

Pas si vite, interrompt le lieutenant à la retraite Patrick O’Reilly, du think tank Atlantic Council. Selon cet ancien directeur de la Missile Defense Agency, l’agence du Pentagone en charge de la défense antimissile, « sans connaître le poids de la tête factice, il est difficile de dire si le Hwasong-15 serait capable d’atteindre Washington ».

Plus un missile est chargé, moins il va loin. Selon une infographie du site 38 North, dédié à l’analyse de la Corée du Nord, avec une ogive de 400 kg, la génération précédente avait une portée de 11.000 km. Avec 1.000 kg, elle était environ divisée par deux, autour de 5.000 km.

La portée d'un missile Hwasong-14 en fonction du poids de l'ogive.
La portée d'un missile Hwasong-14 en fonction du poids de l'ogive. - Groupe 38 North

La miniaturisation de la tête nucléaire, la grande inconnue

Kim Jong-un en 2016.
Kim Jong-un en 2016. - SIPA/KCNA/YONHAP

Selon Patrick O’Reilly, « les têtes nucléaires sophistiquées peuvent peser moins de 500 kg mais celles de première génération pèsent plus de 1.000 kg. En 2016, Kim Jong-un posait devant ce qui était présenté comme une bombe nucléaire miniaturisée – qui était peut-être factice. L’essai nucléaire de septembre dernier était, selon Pyongyang, le premier test réussi d’une bombe H (à hydrogène ou thermonucléaire), ce dont doutent certains experts.

La navigation et la réentrée, c’est compliqué

Le missile au décollage.
Le missile au décollage. - SIPA/KCNA/YONHAP

« A ce stade, la Corée du Nord n’a pas encore prouvé qu’elle avait développé un véhicule fonctionnel de réentrée dans l’atmosphère », estime Patrick O’Reilly. Comme pour une navette spatiale, la tête du missile surchauffe avec les frictions de l’air et doit être protégée par un bouclier thermique. C’est sans doute pour cela que le nouveau missile a un nez plus arrondi. « Ce n’est qu’une question de temps », estime Harry Kazianis. « C’est une technologie complexe mais qui date des années 1950. Elle est à la portée de la Corée du Nord. »

Le système antimissile est loin d’avoir fait ses preuves

Depuis la Guerre froide, les Etats-Unis cherchent à se protéger d’une attaque nucléaire. Washington a installé un réseau de missiles anti-balistiques, baptisé GMD (Ground-based Midcourse Defense). Ils sont chargés d’intercepter des ICBM en plein vol, dans l’espace, à plus de 100 km d’altitude. Sauf que la technologie est encore loin d’être fiable, avec un taux de réussite de 40 % sur une dizaine de tests d’interception de missiles moyenne portée. Et elle n’a été testée qu’une fois – avec succès – contre un ICBM.

« La recommandation officielle actuelle est de tirer trois missiles pour chaque ICBM », précise Harry Kazianis. Pour l’instant, les Etats-Unis disposent seulement d’une cinquantaine de missiles, disséminés en Alaska et en Californie. « Dans les 10 ans à venir, on pourrait avoir besoin d’un arsenal de 300 missiles pour se protéger de 100 ICBM de la Corée du Nord », ajoute l’expert.

Le pire scénario ? Dramatique mais sans doute peu probable

« Intercepter une tête nucléaire peu sophistiquée ne provoque pas d’explosion nucléaire », rassure Patrick O’Reilly. En cas d’explosion nucléaire, il faut à tout prix qu’elle ait lieu à plus de 70 km d’altitude pour éviter les effets de l’impulsion électromagnétique. Les retombées radioactives, elles, ne sont pas une menace au-dessus de la stratosphère (20 km d’altitude) car le niveau de radiation serait plus faible que celui auquel nous sommes exposés avec le rayonnement de fond sur Terre. En revanche, à moins de 10 km d’altitude, le sol serait gravement contaminé.

Reste le pire scénario : une détonation au-dessus de Tokyo, Séoul ou Manhattan. Selon une simulation du groupe 38 North, une seule bombe de 250 kilotonnes (16 fois la bombe d’Hiroshima) ferait au minimum 700.000 morts et 2,5 millions de blessés. Effrayant mais peu probable. Kim Jong-un est un dictateur mais « c’est un acteur très rationnel, la dernière chose qu’il veut est une guerre avec les Etats-Unis », estimait début octobre Yong Suk Lee, responsable du dossier nord-coréen à la CIA. Son point de vue, partagé par de nombreux observateurs de la région, c’est que la Corée du Nord ne reviendra pas à la table des négociations sans être en possession d’une arme de dissuasion massive. Le mot de la fin à Harry Kazianis : il est temps de considérer Pyongyang comme « une puissance nucléaire ».