Qui est Ratko Mladic, le «boucher des Balkans», condamné à perpétuité pour génocide et crimes contre l’humanité?

JUSTICE Le militaire a été reconnu coupable de génocide, crimes contre l'humanité et crimes de guerre par le Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie (TPIY), basé à La Haye...

T.L.G.

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Le commandant en chef de l'armée de la République serbe de Bosnie Ratko Mladic

Le commandant en chef de l'armée de la République serbe de Bosnie Ratko Mladic — Anonymous/AP/SIPA

  • Ratko Mladic a été reconnu coupable de génocide, crimes contre l'humanité et crimes de guerre par le Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie.
  • Retour sur le parcours du militaire, considéré aujourd'hui encore par certains Serbes comme un héros national.

Cent mille morts, 2,2 millions de déplacés. Les chiffres de la guerre de Bosnie-Herzégovine donnent le tournis. Au début du conflit, en 1992, Ratko Mladic s’imaginait héros du peuple serbe mais son nom restera associé aux crimes de cette guerre intercommunautaire, du siège de Sarajevo au massacre de Srebrenica en 1995, pour lesquels il a été condamné mercredi à la prison à perpétuité par la justice internationale pour génocide, crimes contre l’humanité et crimes de guerre.

Retour sur le parcours de cet ancien chef militaire des Serbes de Bosnie et sur son jugement, le dernier du tribunal pénal pour l’ex-Yougoslavie (TPIY), qui fermera ses portes à la fin de l’année.

Le bras armé de Milosevic

« Je suis le général Mladic. J’ai défendu mon pays et mon peuple ». Dès sa première apparition devant le TPIY, le vieil homme massif et arrogant s’est caché derrière l’uniforme pour expliquer son action et ses crimes, sans jamais plaider coupable.

Né en Bosnie le 12 mars 1942, à Bozanovici, village de paysans pauvres du sud du pays, Ratko Mladic est très tôt orphelin. Son père, partisan de Tito, est tué par les Croates oustachis pronazis. Le jeune homme, élevé dans la haine des Croates, entre à l’académie militaire de Belgrade, dont il sort dans les trois premiers de sa promotion, et entame sa carrière professionnelle au sein de l’Armée fédérale yougoslave (JNA) en 1965.

« C’est un militaire de carrière, depuis son plus jeune âge. Il a gravi les échelons un par un », assure Céline Bardet juriste et enquêtrice spécialisée dans les crimes de guerre. « Au départ, il n’était pas particulièrement proche du président Slobodan Milosevic, qui était en Serbie. Il a développé des liens avec le président serbe pendant et après la guerre », poursuit l’ancienne juriste du TPIY.

Quand le conflit éclate, il combat les Croates, puis est transféré à Sarajevo. La ville est alors soumise à un interminable siège de près de quatre ans. « Tirez ! Tirez sans arrêt ! Tirez sur Basarcija (la vieille ville) ! Vous m’avez compris ? Il faut les rendre fous », dira-t-il à ses troupes. Plus de 10.000 habitants, dont environ 1.500 enfants, sont tués par les balles des snipers ou les obus qui pleuvent des hauteurs tenues par les forces de Mladic, désormais commandant de l’Armée serbe de Bosnie (BSA).

A l’été 1995, c’est le massacre de Srebrenica. Dans l’enclave, 8.000 hommes et garçons musulmans sont tués en quelques jours. La tuerie est la plus importante en Europe depuis la Seconde guerre mondiale, et lui vaudra d’être condamné pour génocide par la justice internationale. « Ratko Mladic était le chef militaire, le commandant de l’armée de Bosnie-Herzégovine. Il avait donc une responsabilité directe de commandement », précise Jean-Arnault Dérens, journaliste et historien, co-rédacteur en chef du Courrier des Balkans.

« C’est lui qui a exécuté, fait exécuter, mis en œuvre la propagande de Grande Serbie »

Ratko Mladic était le bras armé du président Milosevic, mort en 2006 alors qu’il était en détention avant que le tribunal ne rende son verdict, et du psychiatre Radovan Karadzic, idéologue des Serbes de Bosnie, condamné en 2016 à 40 ans de détention. « C’est lui qui a exécuté, fait exécuter, mis en œuvre la propagande de Grande Serbie en "nettoyant" une partie du territoire de la Bosnie pour la rendre "pure" », rappelle Céline Bardet.

En cinq ans, il mène une campagne de « purification ethnique », écrasant villes et villages, commandant torture, viol et meurtres. « Les frontières ont toujours été tracées avec du sang et les États délimités par des tombes », dira-t-il. Cette chasse aux musulmans et aux Croates est faite sous les yeux des caméras et de la communauté internationale, impuissante. Ratko Mladic en tirera un triste surnom, le « boucher des Balkans ». « Je ne suis pas fan car je pense que ça déshumanise les actes, les crimes de guerre. Mais cela montre qu’il a du sang sur les mains. Ratko était toujours au plus près des opérations, il a torturé des gens, géré le siège de Sarajevo, commandé les troupes. Il était là aussi à Srebrenica quand les femmes et les enfants ont été séparés », détaille la juriste.

« Ratko Mladic reste une légende du peuple serbe »

Quelques jours après Srebrenica, Ratko Mladic est inculpé par le TPIY. Le militaire est écarté des accords de paix, mais reste protégé par le pouvoir et l’armée. Lorsque Milosevic est chassé du pouvoir en 2000, il entre dans la clandestinité et échappe aux forces internationales jusqu’à son arrestation en mai 2011. Condamné à perpétuité, le général Mladic, qui n’a jamais concédé remords ou culpabilité, est encore aujourd’hui considéré comme un héros pour certains Serbes. « Ratko Mladic reste une légende du peuple serbe », s’est ainsi exprimé cette semaine Milorad Dodik, président de la République serbe de Bosnie.

« C’est un phénomène minoritaire. Mais certains jeunes, qui n’ont pas connu la guerre, ont une image héroïque de Mladic, dans une logique ultranationaliste, en disant que la République serbe de Bosnie devrait être détachée de la Bosnie-Herzégovine, que Sarajevo est envahi par les musulmans, etc. Ce qui est démenti entièrement par les faits », explique Céline Bardet. « Dans les livres d’école en Serbie, on dit qu’il a libéré Srebrenica, que c’était la guerre. Le point positif du TPIY est la masse de documents, qui permettra de contrer le révisionnisme. Et offrira des outils au monde éducatif et aux historiens pour dire des choses pour contrer le regain nationaliste ».