MEDIAS – Vingt-et-un pays membres de la Ligue Arabe ont adopté un document visant à «réguler» ces médias, nombreux dans la région...
Qui a peur des nouvelles chaînes satellites? Vingt-et-un ministres de l’Information de pays membres de la Ligue Arabe ont adopté le 12 février dernier au Caire un document visant à «réguler» ces médias, nombreux dans la région. Ce texte suscite l’inquiétude
des organisations de défense de la liberté d’expression.
Bien qu’il ne soit pas légalement contraignant, il prône notamment des sanctions en cas «d’offense aux dirigeants ou symboles nationaux et religieux». Mercredi, l'organisation
Human Rights Watch (HRW) a appelé les gouvernements arabes à le rejeter. Interview au Caire avec Gasser Abdel-Razek, responsable de la division «Moyen-Orient et Afrique du Nord» de HRW.
Ce texte vise les chaînes satellites. Que représentent-elles dans le paysage médiatique arabe?
Elles ont complètement bouleversé l’accès à l’information ces dix dernières années. Avec l’apparition d’Al-Jazeera et dans son sillage d’autres chaînes satellites, le spectateur arabe a pour la première fois pu voir des dissidents à la télévision, ou assister à des débats entre opposants et représentants des gouvernements. Elles ont même influencé les chaînes gouvernementales, qui ont dû s’ouvrir un tant soit peu pour rester crédibles.
Pourquoi dénoncez-vous ce document?
Ce texte n’est pas très différent des lois en vigueur dans nombre de pays de la région, mais il vient justifier ou étoffer les législations restrictives qui existent déjà dans la plupart de ces pays.
Sa formulation est vague: que signifie par exemple «offense aux symboles nationaux»? L’histoire récente nous apprend qu’il s’agit des rois, des présidents, ou des gouvernements… Ce sont des termes similaires à ceux invoqués contre les
quatre rédacteurs en chef égyptiens poursuivis cet automne et qui attendent leur jugement en appel. Ce document cible spécifiquement les chaînes satellites et donne aux autorités le droit de les sanctionner si elles jugent qu’elles deviennent trop critiques.
Pourquoi ce texte sort-il maintenant?
Ce sont l’Egypte et l’Arabie Saoudite qui l’ont porté. Pays qui ont manifesté à plusieurs reprises leur intolérance à l’égard des chaînes satellites, comme l’ont montré récemment en Egypte les poursuites contre une journaliste d’Al-Jazeera [auteure d’un documentaire sur la torture, Howeida Taha avait été condamnée en première instance
à de la prison ferme, avant de voir le 11 février sa peine commuée en amende]. Ce n’est donc pas une surprise. Et l’on est dans une région où, au mieux, la liberté d’expression est sous contrôle, et où, au pire, on ne peut tout simplement pas parler de liberté d’expression, en Libye ou en Tunisie notamment.
Ce qui est surprenant, c’est que ce texte sort à une période où l’on note aussi des signes d’ouverture dans de nombreux pays, comme au Maroc ou au Qatar par exemple. Et même en Egypte, où en dépit de lois très dures on a vu apparaître ces dernières années des médias indépendants, comme le quotidien «Al Masry Al-Youm». Ce texte vient s’inscrire contre cette tendance, pourtant inévitable.
Propos recueillis au Caire par Laurent Roche