REACTIONS - Philippe Moreau-Defarges, chercheur à l'Ifri, analyse la position serbe face à l'indépendance du Kosovo...
Jeudi, plus de 150.000 Serbes ont manifesté leur vive opposition à l'indépendance du Kosovo, proclamée dimanche. Ce rassemblement qui a dégénéré: l'ambassade américaine, inoccupée, a été incendiée. Plusieurs autres intérêts étrangers ont été pris pour cible. Philippe Moreau-Defarges, spécialiste de la politique à l'Ifri (Institut français des relations internationales), analyse la situation.
Pensez-vous que les protestations serbes à l'indépendance du Kosovo puissent vraiment dégénérer?
Je pense que ça peut vraiment déraper. Les Serbes, visiblement, n'acceptent pas l'indépendance du Kosovo. Reste à savoir ce que les manifestants vont faire, comment ils vont être utilisés par les nationalistes. Une chose est sûre: les Serbes, comme les autres peuples des Balkans, sont fatigués par les conflits et la violence. Est- ce que ça suffira à apaiser la situation? Ce n'est pas sûr, car des deux côtés, serbe et kosovar, il y a des rancoeurs terribles.
C'est une zone très violente. Les Serbes se sentent humiliés, ils ont perdu toutes les guerres qu'ils ont menées depuis la fin de la grande Yougoslavie de Tito. Les Kosovars, de leur côté, sont animés d'un sentiment de revanche très fort. On ne peut pas être très optimiste sur les relations entre les deux camps.
D'autant que les deux chefs de l'exécutif serbe ne sont pas sur la même longueur, vis-à-vis du Kosovo...
En effet, le président Boris Tadic se résigne à accepter l'indépendance kosovare car il sait que c'est inéluctable. Mais il ne peut pas le dire aux Serbes. Pour lui, la priorité, c'est l'adhésion de la Serbie à l'Union européenne, donc il essaie de ménager les deux camps, de calmer le jeu. De l'autre côté, le Premier ministre nationaliste Vojislav Kostunica galvanise le sentiment nationaliste. Ce qu'il veut avant tout, c'est le maintien du Kosovo dans la Serbie. La position de l'Etat serbe est donc assez floue.
Pour ce qui est de la question européenne, je pense que les 27 devront un jour ou l'autre «digérer» les pays balkaniques. Pour l'heure c'est trop tôt, donc Bruxelles multiplie les accords d'assistance, d'aide, de coopération, pour aider la région à se rétablir.
De nombreux observateurs craignent que la Republika Srpska, l'entité serbe de Bosnie, prenne acte de l'indépendance du Kosovo et s'en serve pour faire à son tour sécession. C'est une crainte que vous partagez?
Ce que vont faire les Serbes de Bosnie est une grande inconnue. Tout dépendra de la manière dont évoluera la situation au Kosovo et à Belgrade. Tout cela fonctionne comme un engrenage. Si les choses s'apaisent, les Serbes de Bosnie ne bougeront pas, ils se résigneront. En revanche, si les Serbes durcissent les manifestations et continuer de s'opposer à l'indépendance kosovare, la Republika Srpska demandra sans doute à être retourner dans le giron de Belgrade.
La région de Mitrovica, au nord du Kosovo, est peuplée majoritairement de Serbes. Certains demandent un rattachement du nord de la province à la Serbie. Vous pensez que ce serait une solution?
Le scénario du découpage est possible, mais il est sans fin. On a démembré la fédération de Yougoslavie, ça a provoqué des guerres meurtrières. Maintenant, il y a une partition entre la Serbie et le Kosovo, et certains parlent de l'éventualité de rattacher le nord de la province, où vit une importante minorité serbe... Je pense que la logique du découpage ne règle pas tout. C'est illusoire de penser qu'il y a un territoire parfait, qui correspond exactement à chaque peuple.
Je reste persuadé que la meilleure solution existant pour préserver la paix dans les Balkans, c'était de maintenir la Yougoslavie telle qu'elle était au début des années 90.
Propos recueillis par Emilie Gavoille