SLATE - Ceux qui dirigent l'économie ont des cheveux blancs mais se comportent comme des gosses...
La politique monétaire, la direction des multinationales et les rouages de Wall Street: nul doute, tout cela est entre les mains de types bien mûrs. On peut toujours chercher une tête avec des cheveux dans la galerie de portraits des patrons de la Réserve fédérale! Au Forum économique mondial de Davos, je me suis dit que je n’avais pas vu autant de cheveux gris depuis le repas spécial couche-tôt du Rivage de Boca Raton, en Floride. La présence de tous ces professionnels défraîchis aurait dû inspirer confiance. Quand vous essayez de faire rentrer au port un gros tanker dans une mer déchaînée, la dernière chose que vous voulez voir, c’est un enfant de 12 ans conduire le remorqueur.
Pourtant, en cette période troublée, les traders de Wall Street se comportent comme des bébés. Ils piquent des crises en public, braillent, hurlent, se roulent par terre jusqu’à ce qu’ils aient obtenu ce qu’ils veulent. Depuis que les marchés ont commencé à aller mal l’été dernier, ce que veulent les traders, ce sont des baisses des taux d’intérêt et d’autres mesures pour sortir d’affaire les banques qui ont prêté de façon irresponsable et se sont engagées dans de désastreux investissements. Ben Bernanke, le gouverneur de la Réserve fédérale, a réagi comme n’importe quel parent fatigué dont le gamin vient de hurler trois heures d’affilée: il a cédé. Ces deux dernières semaines, la Fed a baissé deux fois les taux: le taux des fonds fédéraux est passé de 4,25 à 3%.
Bien sûr, «céder à un enfant qui pique une crise ne fait que renforcer sa demande», explique Wendy Mogel, psychologue à Los Angeles et auteur d’un célèbre ouvrage sur l’éducation («The Blessing of a Skinned Knee», les «bienfaits d’une égratignure au genou»). Chaque fois que vous vous dégonflez face à un enfant en crise, vous le payez au coup d’après. La dernière fois que la Réserve fédérale a tenté de calmer les crises du marché – le demi-point de taux d’intérêt en moins du 30 janvier 2008 – ça ne lui a rapporté que 90 minutes de paix. En quelques heures, avec les mauvaises nouvelles économiques qui continuaient à tomber, de nouvelles baisses des taux ont été réclamées. Comme le dit Mogel: «Cédez face aux crises: vous y gagnerez à court terme, mais vous y perdrez à long terme.»
Si les traders sont les bébés, les banquiers d’investissement (et leurs PDG) sont les préados hyperactifs du système. A l’heure où nous parlons, tout DG de Wall Street qui se respecte est en train de regarder CNBC dans son bureau; il scrute alternativement six écrans d’ordinateur; il tape des mails sur son Blackberry; il aboie des ordres à son assistant; tout cela en s’épuisant sur un vélo d’appartement. Merrill Lynch, Morgan Stanley et Bear Stearns font beaucoup d’efforts pour se différencier les uns des autres. Mais ils courent tous d’une tendance financière à l’autre comme les préados plaquent les pop stars d’hier pour celles d’aujourd’hui (bye bye Britney, bonjour Hannah Montana).
Comme les préados, les banquiers sont incapables de se faire un jugement indépendant. C’est pour ça que toutes les banques se sont fait prendre par la débâcle des subprimes. Pour Alan Hilfer, psychologue à New York, le banquier d’investissement se conduit comme un gosse dans un magasin de bonbons. «Le bonbon, c’est l’argent. Quand il voit une possibilité d’en avoir plus, il fonce, sans penser aux conséquences.» Le système financier a une crise de foie aujourd’hui parce que les grosses institutions financières se sont gavées des bonbons des subprimes.
Si les quartiers généraux de la Park Avenue Bank sont un collège, Davos, qui accueille les banquiers les plus confirmés et les responsables des finances des Etats, est un lycée. On y trouve les sportifs (les chefs d’Etats et les PDG), les pom-pom girls (les journalistes), le mec cool qui joue dans un groupe et qui fait craquer toutes les filles (Bono), et beaucoup de geeks (Bill Gates, les économistes, les évangélistes techniques). Comme au lycée, l’année culmine avec un bal (la Google Party). Deux semaines ont passé et je ne peux toujours pas m’enlever de la tête cette vision du présentateur David Gergen en train de s’éclater (regardez la vidéo, si vous osez).
Il y a un dernier point révélateur du côté enfantin des marchés. Les enfants ont généralement du mal à assumer les conséquences de leurs actes. Ils attendent que leurs parents les ramassent quand ils tombent et qu’ils les déchargent de la responsabilité de leur mauvaise conduite. Et les parents s’efforcent toujours de protéger leurs rejetons des chocs du monde environnant.
La même chose peut être dite de l’action économique actuelle de Washington. La nation est en train de soigner un genou sérieusement égratigné par des pratiques de logement et de crédits irresponsables. Mais plutôt que de forcer les consommateurs, les emprunteurs et les banquiers à faire face aux conséquences de leurs actes, Washington joue au papa poule. L’économiste d’Harvard Ricardo Hausmann pense que cette précipitation relève davantage d’une inquiétude pour Wall Street que pour Main Street. Plutôt que de prendre leur mal en patience après plusieurs années de bénéfices exceptionnels, les banques appellent à l’aide sans relâche. Et on leur accorde.
Au lieu de demander à la Fed ou au Congrès de les sortir d’affaire, les gens qui dirigent l’économie devraient engager une introspection, comprendre ce qu’ils ont fait de mal et voir comment éviter de déconner à l’avenir. Comme l’explique Wendy Mogel, «les bons jugements viennent avec l’expérience, et l’expérience vient avec les mauvais jugements».
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