Attentats en Catalogne: L’imam de Ripoll, tué dans l'explosion de la maison d'Alcanar, est au cœur de l’enquête

TERRORISME Les premiers éléments de l’enquête mettent en lumière le passé trouble de l’imam de Ripoll, Abdelbaki Es Satti, soupçonné d’être au coeur du projet d’attentats en Catalogne…

Caroline Politi

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Selon des médias espagnols, l’imam Abdelbaki Es Satty utilisait ce bâtiment de Ripoll, en Catalogne, comme une mosquée.

Selon des médias espagnols, l’imam Abdelbaki Es Satty utilisait ce bâtiment de Ripoll, en Catalogne, comme une mosquée. — PAU BARRENA / AFP

  • Les enquêteurs soupçonnent l'imam de Ripoll d'avoir joué un rôle majeur dans le recrutement et l'organisation des attentats.
  • Les enquêteurs ont affirmé lundi soir qu'il est mort dans l'explosion de la maison d'Alcanar au moment de confectionner les bombes.
  • La formation et le contrôle des imams posent de nombreuses questions. 

Quatre jours après les attentats de Barcelone et de Cambrils, la chasse à l’homme a pris fin. Les Mossos d’Esquadra, la police catalane, ont annoncé ce lundi avoir abattu  Younes Abouyaaqoub, suspecté d’être le conducteur de la camionnette qui a tué treize personnes sur les Ramblas à Barcelone [une quatorzième personne est décédée dans l’attaque de Cambrils]. Parallèlement, les enquêteurs tentent de tracer les contours de cette cellule terroriste qui, semble-t-il, prévoyait à l’origine de déposer plusieurs bombes à travers le pays.

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Et un homme a retenu toute l’attention des enquêteurs. Abdelbaki Es Satti, l’imam de la salle de prière Annour à Ripoll, est soupçonné d’avoir endoctriné une partie des membres de la cellule. Sur les douze terroristes identifiés (tués, en détention ou en fuite), huit sont originaires ou ont résidé dans cette commune de 11.000 habitants des Pyrénées espagnoles. Aux membres de sa communauté, l’imam a indiqué avoir pris trois mois de vacances au Maroc mais les forces de l’ordre ont confirmé lundi soir qu'il avait péri dans l’explosion de bonbonnes de gaz dans une maison d’Alcanar dans laquelle les terroristes ont tenté de préparer les explosifs.

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Imam autoproclamé

Si on ignore encore son degré d’implication, son parcours apparaît d’ores et déjà sinueux. Ce Marocain de 45 ans estarrivé à Ripoll en 2015 après avoir purgé quatre ans de prison pour trafic de cannabis entre 2010 et 2014. Selon le quotidien espagnol El Mundo, qui s’appuie sur des sources antiterroristes, c’est derrière les barreaux qu’Abdelbaki Es Satty se serait radicalisé. « Il avait noué une amitié particulière avec Rachid Aglif », condamné à 18 ans de prison pour sa participation aux attentats de Madrid en 2004. A sa sortie, il officie pendant quelques mois dans la salle de prière El Fatih à Ripoll avant de s’en éloigner à la suite de divergences avec la direction. Il se serait ensuite rendu en Belgique, dans la commune de Machelen, en grande banlieue de Bruxelles, entre janvier et mars 2016 avant de revenir à Ripoll. Dès le mois d’avril 2016, il officie dans une nouvelle salle de prière, Annour, jusqu’au mois de juin où il réclame trois mois de vacances.

Pourquoi Abdelbaki Es Satty est-il venu s’installer à Ripoll à sa sortie de prison ? Qu’a-t-il fait en Belgique pendant ces trois mois ? Est-il passé dans d’autres pays ? L’enquête n’en est qu’à ses balbutiements mais les enquêteurs estiment aujourd’hui hautement probable que le suspect nourrissait son projet d’attentat dès son emménagement dans le Pyrénées. « Ce n’est pas la première fois que des imams sont au coeur d’enquêtes terroristes, rappelle Farhad Khosrokhavar, directeur de recherches et sociologue des religions à l’EHESS. Prenez Fabien Clain [l’homme qui a revendiqué les attentats du 13 novembre] ou Jérémie Louis-Sidney dans la filière de Torcy. »

« Il n’y a pas une formation spécifique pour devenir imam »

Comment un homme, au passé si ce n’est inquiétant, tout du moins opaque, a-t-il pu exercer dans une mosquée ? Il n’existe pas de statut reconnu ou de « diplôme » pour les responsables religieux musulmans. D’ordinaire, les imams sont choisis par le président de l’association qui gère la mosquée pour leur connaissance des textes saints mais certains usent de leur charisme et de leur influence auprès d’une partie de la communauté pour se faire reconnaître comme tel. Ce sont eux que l’on nomme généralement un peu vite « imam autoproclamé ». « Ce terme est galvaudé, note le sociologue, car en réalité l’imam n’est pas nommé contrairement à la religion catholique. Il ne s’agit pas d’un titre ou d’un rang spécifique. Pour devenir imam, il n’y a aucune règle spécifique, il suffit d’être reconnu comme tel par un groupe de fidèles. »

Pour éviter la présence de prédicateurs prêchant un islam radical, le gouvernement français a présenté en février 2015 – soit un mois après les attentats de Charlie Hebdo et de l’Hypercacher - un plan pour l’islam de France. Parmi les mesures phares, l’incitation faite aux imams de suivre des formations civiques et civiles dans les universités. Au programme, des cours sur les principes de la laïcité, le droit du culte, l’histoire et la sociologie des religions en France, la gestion des associations culturelles. Elles restent cependant facultatives et n’abordent pas les questions théologiques de la deuxième religion de France, en vertu de la séparation de l’Eglise et de l’Etat. « Cela peut avoir un impact sur le contrôle des grosses ou moyennes structures mais en aucun cas sur les petites ou les groupes qui prient dans des appartements », estime Farhad Khosrokhavar.

Selon Hammou Minhaj, secrétaire marocain de la communauté musulmane Annour, Abdelbaki Es Satty ne tenait pas de propos extrémistes pendant les prêches. « Ici à la mosquée, il ne disait pas ça. En dehors, je ne sais pas », confiait-il à l’AFP. Le suspect a-t-il joué un double jeu afin de ne pas éveiller les soupçons du reste de la communauté et des autorités ?

De la difficulté d’un contrôle

Au-delà même de la formation, c’est le manque d’instances de surveillance qui inquiète. Contrairement aux autres cultes, l’islam n’est pas pourvu d’une organisation hiérarchique, claire et incontestable qui pourrait exercer un contrôle a posteriori. La difficulté de créer une instance représentative vient principalement du fait qu’il existe une diversité de courants. En France, si la majorité des musulmans sont sunnites – environ 90 % - les pratiques varient en fonction des pays d’origine (Maroc, Algérie, Tunisie…). En 2003, Nicolas Sarkozy a bien créé le Conseil Français du culte musulman (CFCM) mais l’instance – aujourd’hui, interlocuteur privilégié du gouvernement – n’a jamais réussi à fédérer au sein de la communauté musulmane. Après les attentats de Charlie Hebdo, le gouvernement avait affiché sa volonté de réformer le CFCM en diversifiant sa composition. Les négociations, particulièrement compliquées semblent aujourd’hui au point mort.

« Au-delà même des dissensions au sein du CFCM, les décisions émises ne concernent pas les groupes minoritaires pour qui cette instance n’est pas représentative, assure le chercheur. Pour débusquer ces prêcheurs de haine, il faut plutôt s’appuyer sur le travail des services de renseignements. » Depuis les attentats du 13 novembre, une centaine d’imams considérés comme radicaux ou prêcheurs de haine ont été expulsés de France.