Guerre au Yémen: «L'Arabie saoudite profite du blanc-seing des Etats-Unis»

CONFLIT Avec la mise au ban du Qatar, l'Arabie saoudite affirme sa volonté de suprématie régionale. Et a les mains libres pour continuer de mener la guerre au Yemen...

Dorian Debals

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Système de santé effondré, épidémie de choléra : le conflit au Yémen a fait des milliers de morts et des millions de déplacés.

Système de santé effondré, épidémie de choléra : le conflit au Yémen a fait des milliers de morts et des millions de déplacés. — Mohammed HUWAIS/AFP

La décision de l’Arabie saoudite, suivie par le Bahreïn, les Emirats arabes unis, l’Egypte et le Yémen de rompre leurs liens diplomatiques avec le Qatar plonge la péninsule dans une crise qui pourrait avoir de lourdes conséquences géopolitiques. Parmi elles, un enlisement du conflit yéménite où la coalition arabe menée par l’Arabie saoudite s’oppose depuis deux ans aux rebelles Houthis soutenus par l’Iran.

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Lutter contre le grand rival iranien

Une coalition dont le Qatar a également été exclu ce lundi, en raison de son «  soutien au terrorisme ». L’émirat est accusé de complaisance avec Daesh et Al-Qaida mais aussi avec des groupes chiites comme le Hezbollah libanais et les rebelles yéménites.

Au Yémen, pays frontalier de l’Arabie saoudite, la situation est figée depuis près d’un an. « C’est une guerre qui ne présente pas un caractère d’urgence pour la communauté internationale », explique  Frédéric Encel, auteur de Géopolitique du Printemps arabe. Mais dont l’issue est très importante pour les Saoudiens, qui ne veulent pas d’un gouvernement soutenu par le  grand rival régional chiite iranien à leur frontière.

Les reproches faits au Qatar dans le cadre du conflit au Yémen ne sont pas d’ordre militaire. Car le soutien des Qataris aux rebelles Houthis, s’il existe, est « très anecdotique » indique Frédéric Encel, car sinon « ils auraient eu des problèmes avec l’Arabie saoudite avant. » Les raisons profondes sont à chercher ailleurs. Le Qatar héberge la plus grande base aérienne américaine dans la région, où sont positionnés plus de 10.000 militaires américains. Mais à la différence des autres monarchies sunnites, le Qatar a de bonnes relations commerciales avec l’Iran. Comme en témoigne notamment le champ gazier de Pars Sud détenu les deux pays. En outre, les Qataris aurait parlé de l’Iran comme d’une « puissance régionale ne pouvant être ignorée ». De quoi irriter les Saoudiens.

Le soutien sans réserve des Etats-Unis

Le calendrier de cette volte-face soudaine n’est pas un détail. Le 21 mai dernier, le président américain était en visite à Riyad et a exprimé un soutien sans réserve à son allié Saoudien dans la guerre qu’il mène contre la rébellion houthiste.

L’attaque menée à l’automne dernier par la monarchie absolue islamique qui avait fait au moins 140 morts à Sanaa laissait présager un durcissement de la position américaine. Mais la volonté de Donald Trump de désigner l’Iran comme principal ennemi a donné « un blanc-seing » à l’Arabie saoudite décrypte Juliette Honvault, chercheuse à l’ Iremam et spécialiste du Yémen. « Cela a permis aux Saoudiens de gagner en crédibilité dans leur lutte contre l’Iran. Et de prétexte pour accuser le Qatar de soutenir les islamistes dans toute la région, et notamment au Yémen. »

Al-Jazeera au cœur des réprimandes

L’Arabie saoudite reproche aussi au Qatar de faire la promotion des messages de groupes terroristes qui menacent la stabilité de la région. Et particulièrement dans leurs médias. « Au moment des printemps arabes, la chaîne Qatarie Al-Jazeera a donné pendant de longs moins la parole aux sociétés civiles qui se révoltaient, y compris au Yémen. », rappelle Juliette Honvault. Une publicité qui a poussé les Saoudiens à accuser le Qatar de jouer un double jeu.

S’ajoute désormais à la guerre civile une épidémie de choléra qui se propage, la faute à un état failli qui ne peut plus financer son système de santé. « La situation sur place est toujours très critique sur le plan humanitaire puisque l’Arabie saoudite n’a jamais envisagé de cessez-le-feu humanitaire ou de corridor permettant l’évacuation des civils. », indique Frédéric Encel. Car pour la communauté internationale, « la priorité est donnée à la lutte contre Daesh, tout le reste est à la marge », abonde Juliette Honvault.