Attentat à Londres: «La création d’une CIA européenne est une non-question»

INTERVIEW Le spécialiste du renseignement européen Benjamin Oudet analyse les appels au renforcement de la coopération au sein de l’UE au lendemain de l’attentat de Londres…

Propos recueillis par Helene Sergent

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Rob Wainright, au centre, directeur de l'Office européen de police Europol.

Rob Wainright, au centre, directeur de l'Office européen de police Europol. — R.VAN LONKHUIJSEN / ANP / AFP

  • Un véhicule a foncé sur des passants sur le Pont de Londres samedi soir
  • L'angleterre était frappée par une attaque terroriste à Manchester une semaine plus tôt
  • Emmanuel Macron a demandé le renforcement de la «coopération européenne» en matière de lutte antiterroriste

Au lendemain de l’attaque à Londres qui a causé la mort de 7 personnes et en a blessé 48 autres, plusieurs dirigeants européens ont appelé de leurs vœux une véritable « coopération européenne » en matière de renseignement. En France, plusieurs élus ou personnalités politiques ont exhorté les chefs d’Etats à mutualiser les outils de lutte contre le terrorisme.

Depuis janvier 2015, plusieurs pays de l’Union européenne ont été touchés par des attaques terroristes revendiquées par Daesh. Frappée pour la troisième fois en moins de trois mois, la Grande-Bretagne reste considérée comme l’un des pays les plus performants en matière de renseignement.

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Benjamin Oudet, spécialiste du renseignement européen et coauteur avec Olivier Chopin de Renseignement et sécurité (Éd. Armand Colin) a répondu aux questions de 20 Minutes.

Quelles sont les particularités des services de renseignement britanniques ?

La communauté britannique du renseignement est composée de trois services : le MI6 (ou « Secret intelligence service »), le  GCHQ (« Government Communications Headquarters ») et le  MI5 qui est chargé du contre-terrorisme sur le sol anglais. Ces trois services sont supervisés par le JIC (« Joint Intelligence Committee »), qui centralise toutes les informations opérationnelles et tactiques et qui rend compte au Premier ministre. C’est un système très centralisé contrairement à la France qui dispose de nombreux interlocuteurs (UCLAT, Emop, DGSE, DGSI…).

Il faut aussi noter la présence du JTAC (Joint Terrorism Analysis Centre) lié au MI5 et qui réunit des réprésentant du MI6, du GCHQ, du unités de renseignement de la défense et de la Police en charge du contre-terrorisme. Son rôle est de centraliser l'action du contre-terrorisme anglais. 

Depuis janvier 2015, comment la coopération entre les services de renseignement européens en matière de lutte contre le terrorisme a évolué ?

L’attentat de janvier 2015 a accéléré une prise de conscience politique sur la nécessité d’une coopération. Depuis, après chaque attentat, certains appellent à un approfondissement de la coopération européenne. Mais en réalité ce processus a été engagé dès 2001. 

Cela fait maintenant quinze ans que la coopération internationale est devenue une extension naturelle des moyens de collecte d'informations 

La nouvelle nature des menaces imposait aux Etats de partager de plus en plus avec l'idée que le monde du renseignement ne serait désormais plus un jeu à somme nulle. Cela fait maintenant quinze ans que la coopération internationale (et pas seulement européenne) est devenue une extension naturelle des moyens de collecte d'informations des services de renseignement, c’est un long processus.

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Mais de quoi parle-t-on vraiment ? Il y a un réseau de coopération très intense, d’Etat à Etat. Ils travaillent très bien de service à service. Selon les services français, dans le cas du contre-terrorisme il y a un partage d’information de plus de 90 %. La question de l’amélioration de la coopération se pose parce que la menace est devenue globale mais il ne faut pas oublier que pour les services, c’était déjà le cœur du métier.

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Là où il y a du progrès, c’est sur le partage des fichiers, des données au sein d’Europol [agence de police européenne] qui fait de plus en plus d’analyse stratégique. Ce qui est important, c’est la prise de conscience sur la collectivisation.

Pourquoi un service de renseignement supra européen est-il difficile à mettre en place ?

La première difficulté est liée aux traités de l’Union Européenne, de Lisbonne, Maastricht. Ce sont les Etats qui sont responsables de la sécurité et qui investissent dans les capacités de renseignement. La création d’une agence nécessiterait une renégociation des textes. La coopération bilatérale se passe très bien mais les différentes agences ne sont pas convaincues qu’une agence supra européenne change quoique ce soit et fasse gagner en efficacité.  La création d’une « CIA européenne », est une non-question et c’est admis depuis 2015.

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Quelle est l’urgence aujourd’hui à l’échelle européenne en matière de lutte antiterroriste ?

Il y a un domaine dans lequel il y a de très gros progrès à faire : celui de la compréhension de la menace par les sciences humaines et sociales. Quand vous ne connaissez pas la nature de la menace, il est très difficile de mettre en place des outils pour entraver cette menace. Il existe un vrai déficit de compréhension intellectuelle sur les ressorts du terrorisme européen.