Patron du FBI limogé: «Les Démocrates vont s'assurer que l'enquête sur l'ingérence russe dans la présidentielle américaine ne soit pas étouffée»

INTERVIEW Jean-Eric Branaa, spécialiste des Etats-Unis et maître de conférences à l’université Assas-Paris II, analyse pour « 20 Minutes » les dessous de ce surprenant limogeage qui pourrait bien devenir le « Watergate » du président Trump…

Anissa Boumediene

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Le directeur du FBI James Comey le 8 mars 2017 à l'université de Boston.

Le directeur du FBI James Comey le 8 mars 2017 à l'université de Boston. — Stephan Savoia/AP/SIPA

  • James Comey, longtemps républicain, avait été nommé par Obama et confirmé par Trump
  • Il a irrité dans les deux camps avec l’enquête sur les soupçons d’ingérence russe dans la présidentielle et l’affaire des emails de Hillary Clinton
  • C’est ce dernier dossier qui lui coûte officiellement son poste
  • Démocrates et républicains réclament une commission d’enquête indépendante sur le dossier russe

Viré sans ménagement. Le président des Etats-Unis Donald Trump a limogé mardi le patron du FBI James Comey. « Le FBI est l’une des institutions les plus respectées de notre pays et aujourd’hui marquera un nouveau départ pour l’agence-phare de notre appareil judiciaire », a indiqué Donald Trump dans un communiqué. Dans un courrier adressé à James Comey et rendu public par l’exécutif, Donald Trump lui a signifié qu’il mettait fin à ses fonctions « avec effet immédiat ».

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Une décision surprise qui a provoqué une véritable onde de choc à Washington, où des élus ont évoqué le spectre du Watergate. D’autant plus que la police fédérale américaine est en particulier chargée de l’enquête sur les liens éventuels entre l’équipe de campagne de Donald Trump et la Russie.  Jean-Eric Branaa, spécialiste des Etats-Unis et maître de conférences à l’université Assas-Paris II, analyse pour 20 Minutes ce qui pourrait bien devenir le Watergate du président Trump.

 

Donald Trump justifie le limogeage de James Comey par l’affaire des e-mails de Hillary Clinton, est-ce un motif qui se tient ?

C’est un motif de façade, puisque Trump est le premier à avoir rabâché cette affaire tout au long de la campagne présidentielle pour discréditer son adversaire. On est ici face à « un coup à la Trump » : la semaine dernière, Hillary Clinton déclarait que ces deux enquêtes sur ses e-mails lui avaient coûté son élection à la présidence des Etats-Unis. Donald Trump a dû penser qu’invoquer ce motif pour limoger James Comey satisferait les Démocrates.

Or, les Démocrates (et une partie des Républicains) sont tous vent debout contre ce limogeage. A l’instar de Chuck Schumer, le chef de file de l’opposition démocrate du Sénat, qui a déclaré que le président Trump avait fait « une grave erreur », ou encore Bernie Sanders, qui s’interroge par ailleurs sur ce que Donald Trump et son administration ont à cacher pour avoir ainsi viré Comey. Même le républicain Richard Burr, chef de la commission du Renseignement du Sénat américain, s’est déclaré « troublé » par le timing et les raisons avancées pour ce limogeage.

D’ailleurs, si l’affaire des e-mails de Hillary Clinton avait été le vrai motif, il l’aurait limogé plus tôt, dès sa prise de pouvoir, pas trois mois et demi après, ce qui montre bien que tout cela n’a aucun sens.

Pourquoi Donald Trump a-t-il voulu la tête de James Comey ?

D’abord, Donald Trump n’aime pas James Comey parce qu’il lui tient tête. Lui qui souhaite avoir une administration à sa botte ne le supporte pas, d’autant que c’est Comey en personne qui a déclaré devant le Congrès fin mars que les supposées écoutes diligentées par Barack Obama relevaient du plus grand n’importe quoi. De quoi faire bondir Trump, qui avait lui-même lancé ces rumeurs sur Twitter.

Ensuite, Donald Trump en veut à Comey d’avoir arrêté l’enquête sur les e-mails d’Hillary Trump, il voulait que son ex-adversaire dans la course à la Maison Blanche finisse devant la justice.

Enfin, et surtout, l’enquête menée par le FBI sur les liens éventuels entre l’équipe de campagne de Donald Trump et la Russie se resserre et se rapproche de Trump. Plusieurs membres de sa garde rapprochée ont été touchés, à commencer par Michael Flynn, l’ancien conseiller sécurité de Donald Trump, que ce dernier a dû limoger quelques jours à peine après sa prise de fonction. Mais aussi son gendre et haut conseiller, Jared Kushner.

Avec ce limogeage, l’enquête sur l’ingérence de la Russie dans la présidentielle américaine est-elle enterrée ?

Non, elle se poursuit. Mais les démocrates veillent au grain et nombre d’entre eux, dont Chuck Schumer, réclament la nomination d’un juge indépendant, qui ne soit pas à la botte de Donald Trump, pour prendre en main l’enquête russe actuellement menée par le FBI et empêcher que Trump ne parvienne à étouffer l’affaire.

Mais après ce limogeage spectaculaire, certains agents du FBI vont peut-être y réfléchir à deux fois avant d’aller plus loin dans l’enquête. Quoi qu’il en soit, le remplaçant de Comey, qui doit être approuvé à l’unanimité par le Congrès, ne risque pas d’être un proche de Trump, les Démocrates s’assureront que ce ne soit pas le cas et que l'enquête sur l'ingérence russe dans la présidentielle américaine ne soit pas étouffée.

Cette affaire pourrait-elle devenir le « Watergate » de Donald Trump et sonner le glas de sa présidence par une procédure d’impeachment ?

Absolument ! Le dernier limogeage de cet ordre remonte justement au scandale du Watergate, quand Richard Nixon a, en 1973, remercié le juge Archibald Cox qui enquêtait sur l’affaire, et qui a finalement conduit à la destitution de Nixon !

S’agissant d’une éventuelle procédure d’impeachment pour destituer Donald Trump, rien n’est impossible. Toutefois, c’est un acte très politique qui est entre les mains des Républicains, qui ont la majorité au Congrès. Or ce limogeage injustifié fragilise Donald Trump, qui se retrouve un peu plus entre leurs mains. De ce fait, ils n’ont aujourd’hui pas intérêt de le destituer, puisque cette épée de Damoclès au-dessus de la tête de Trump leur donne les moyens de le contrôler. Mais le jour où ils décideront de le lâcher, c’est une autre histoire.