Des djihadistes de Daesh à Mossoul, en Irak, le 23 juin 2014.
Des djihadistes de Daesh à Mossoul, en Irak, le 23 juin 2014. - Uncredited/AP/SIPA

Berlin, Londres, Stockholm, l’été dernier à Nice, le mois dernier à l’aéroport parisien d’Orly et jeudi soir sur les Champs-Élysées à Paris : ces derniers mois, les attaques revendiquées par Daesh se sont multipliées en Europe. Mais selon plusieurs experts, ces actions masquent paradoxalement un affaiblissement du groupe djihadiste.

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« Une dégradation continue de ses capacités de frappe dans notre pays »

Sous la pression militaire de la coalition internationale en Irak et en Syrie, Daesh a vu se dégrader ses capacités d’organisation d’attentats complexes menés par des groupes organisés et dépend désormais de l’action d’attaquants solitaires, aux profils psychiatriques souvent perturbés, pour continuer à passer à l’action et semer la terreur, estiment ces spécialistes.

Et même si un attentat de grande ampleur reste toujours possible, organisé par une cellule qui échapperait à la mobilisation des services antiterroristes, « l’acharnement meurtrier de Daesh (acronyme en arabe de l’EI) contre la France masque mal une dégradation continue de ses capacités de frappe dans notre pays », assure vendredi le chercheur Jean-Pierre Filiu, professeur à Sciences Po Paris.

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« Il semblerait que Daesh ait réorganisé ses filières européennes du fait des coups très sévères portés à ses relais en France » estime-t-il dans son blog hébergé par Le Monde. « Le travail patient des services de sécurité a permis d’accumuler une masse critique de données, essentielles à des opérations déjouant la commission d’attentat. Ont aussi pesé en ce sens, d’une part, l’élimination dans des frappes de la coalition anti-Daesh de donneurs d’ordres français, dont Boubaker al-Hakim et Rachid Kassim, et d’autre part, la fermeture par la Turquie du corridor de circulation des jihadistes depuis et vers l’Europe ».

Dans une tribune publiée fin mars, intitulée L’Europe va vers un djihadisme post-Etat islamique, Farhad Khosrokhavar, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) estimait que la tentative d’attaque menée le 18 mars à l’aéroport d’Orly contre une patrouille de soldats et l’attentat à la voiture bélier le 22 mars à Londres « sont avant tout l’expression de la désintégration de Daesh et l’onde de choc qu’envoie l’action occidentale (les bombardements aériens, la pression au sol des conseillers américains) sur des populations d’origine immigrée mais pour lesquelles l’islam est moins une religion à défendre qu’une identité postcoloniale, humiliée et bernée ».

« Il ne reste plus que les losers »

« Souvent, des problèmes sociaux se transcrivent dans une psyché plus ou moins perturbée, voire mentalement déséquilibrée, comme c’était le cas de Mohamed Lahouaiej Bouhlel, auteur de l’attentat de Nice, qui souffrait selon son psychiatre tunisien de psychose », ajoute-t-il. « La dimension délinquante et le sentiment de vivre dans une situation d’indignité insurmontable apparaissent comme les traits dominants de leur situation mentale. »

Ces attaques, attentats ou tentatives marquent certes l’opinion mais « sont l’expression d’un baroud d’honneur symbolique, celui qui marque la fin d’un Etat djihadiste dont les adeptes, affiliés directement à lui ou s’identifiant à son existence, tentent de se manifester sur la scène européenne pour marquer la continuité symbolique d’une lutte qu’ils veulent sans fin mais qui touche à sa fin sous la forme de l’État califal », estime Farhad Khosrokhavar.

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« Résister au chantage »

Olivier Roy, spécialiste de l’islam politique, assure quant à lui que « pour passer à l’action djihadiste, il ne reste plus que les losers ».

« Il n’y a plus de groupes structurés mais des individus plutôt instables, voire marginaux, au point que la police a du mal à remonter la filière qui les lierait à Daesh, même s’ils se revendiquent de l’État islamique et que l’organisation s’attribue les crimes (…), trop contente de les récupérer et de revendiquer la paternité de leur action, pour apparaître comme une organisation globale, capable de déclencher le feu de l’enfer à tout moment », écrit-il dans une tribune le 28 mars.

A deux jours du premier tour de la présidentielle française, « résister au chantage djihadiste implique de ne pas tomber dans le piège tendu par Daesh », conclut Jean-Pierre Filiu. « Ce n’est pas une armée qui livrerait une guerre mais un groupe criminel qui perpètre des actes terroristes. Il ne prendra pas en otage l’élection présidentielle ».

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