A Mossoul, la guerre se joue en direct sur les réseaux sociaux

IRAK Depuis le début de l'offensive le 17 octobre contre les djihadistes de Daesh à Mossoul en Irak, l'avancée des troupes irakiennes, kurdes, sunnites ou chiites est retransmise chaque jour sur Facebook, Twitter ou Instagram...

Helene Sergent

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Un soldat kurde prend un selfie avec son smartphone le 5 novembre, à l'est de Mossoul en Irak. Morteza Nikoubazl/SIPA

Un soldat kurde prend un selfie avec son smartphone le 5 novembre, à l'est de Mossoul en Irak. Morteza Nikoubazl/SIPA — SIPA

La vidéo dure près de quatre heures. Il n’y a ni son, ni sous-titre. Ce 17 octobre 2016, plusieurs médias internationaux diffusent pour la première fois, en direct et sur Facebook, les images tournées par l’agence Kurde « Rudaw » de la bataille de Mossoul en Irak contre les djihadistes de Daesh. Le live, retransmis sur le réseau social par la chaîne qatarie Al-Jazira ou britannique Channel 4 rassemble ce jour-là entre 500.000 et 900.000 internautes.

Depuis le début de l’offensive, Twitter, Facebook, Snapchat ou Instagram regorgent de contenus postés par les différentes parties prenantes au conflit qui immortalisent, chaque jour, leurs avancées respectives. Les réseaux sociaux ont-ils transformé notre façon de faire la guerre et quel impact peut avoir la retransmission d’un conflit en direct ?

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Une stratégie en développement

« C’est une tendance lourde instaurée au départ par le groupe Etat Islamique, champion du monde pour les reportages du front. Si nous ne retenons que leurs "blockbusters'"à gros budgets, il est important de noter que les djihadistes produisent essentiellement de courtes vidéos à la caméra go-pro, du front et de la situation à l’arrière. A Mossoul, les Kurdes ont bien compris qu’il s’agissait d’une stratégie délibérée : Quoiqu’il se passe, il y aura des images de la guerre alors autant que ce soit les siennes », analyse François Bernard Huyghe, directeur de recherches à l’Iris et auteur de Terrorismes, Violence et Propagande (Ed. Gallimard).

Toutes les parties se sont désormais emparées des réseaux. Non seulement les états-majors des armées irakiennes, kurdes ou la coalition internationale disposent d’un compte Twitter officiel, mais les soldats eux-mêmes partagent sur Internet des morceaux de leur quotidien. « Poster sur les réseaux permet de nourrir ses partisans et d’atteindre l’opinion internationale. Cela correspond aussi à de nouveaux usages. Aujourd’hui, tous les combattants, nés pour certains avec Internet, ont un portable leur poche », poursuit le directeur de recherches.

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Le nerf de la guerre 

Le selfie d’un pilote irakien dans son cockpit, un réflexe générationnel ? « Pas forcément, assure Samuel Forey, correspondant à Mossoul pour Le Figaro, certains généraux sont aussi actifs sur les réseaux. Les gens sont hyperconnectés dans cette région du monde. » Au-delà de ces usages, la communication reste une priorité fondamentale lors d’un conflit. Le journaliste basé au Moyen-Orient depuis 2011 se souvient d’une anecdote significative : « Début novembre, lorsque les soldats irakiens sont entrés dans Mossoul, l’accès a été temporairement restreint pour les journalistes. Nous attendions ensemble quand nous avons vu arriver une voiture d’une compagnie téléphonique qui a pu entrer sans problème dans les zones contrôlées par l’armée, suivie de camions avec du matériel pour installer des antennes. Ça m’est arrivé de capter parfaitement la 3G dans certains coins de Mossoul. »

Une pratique qui n’est toutefois pas nouvelle souligne Bénédicte Chéron, docteure en histoire spécialiste des relations armées-médias : « Pendant la seconde guerre mondiale, les compagnies de transmissions étaient déjà sur la ligne de front. Ce qui a changé, c’est l’usage que les soldats font des canaux de communication. » Au-delà des photos et vidéos postées par les combattants eux-mêmes, le rôle joué par les réseaux sociaux comme plateformes de diffusion de contenus semble également décisive.

Le 19 et 20 octobre dernier, au lendemain du premier Facebook live en direct de Mossoul, le réseau Snapchat proposait à ses utilisateurs une « story » dédiée à la bataille irakienne. Une initiative qui a suscité de nombreuses interrogations, la vidéo compilant une série d’images amateurs tournées près de la ligne de front. La provenance et la courte contextualisation des images ont notamment été critiquées.

Une distance et une éditorialisation revendiquées par l’entreprise qui compte 150 millions d’utilisateurs : « Nous nous définissons comme une société d’audiovisuel connectée capable de faire des choses particulièrement puissantes quand notre communauté se saisit de son propre point de vue lors d’un événement notable à travers le monde »,expliquait en octobre à Mashable Sean Mills, en charge du contenu pour Snapchat.

Sept semaines après le début de l’opération, la bataille de Mossoul se poursuit toujours sur le terrain, dans des conditions de plus en plus difficiles pour les 74.000 civils forcés de fuir leur foyer.