Présidentielle américaine: Trump a-t-il gagné grâce aux réseaux sociaux?

Etats-Unis Le successeur de Barack Obama a estimé ce dimanche dans une interview que Facebook, Twitter et Instagram ont contribué à sa victoire à l’élection présidentielle américaine…

Laure Cometti

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Une coque de smartphone à l'effigie de Donald Trump.AP Photo/John Locher

Une coque de smartphone à l'effigie de Donald Trump.AP Photo/John Locher — John Locher/AP/SIPA

Il partait de très loin. En juin 2015, quand Donald Trump s’est porté candidat aux primaires républicaines, ses chances de remporter l’élection présidentielle américaine semblaient bien maigres. Lâché par les cadres du parti républicain, boudé par les grands donateurs, tourné en dérision par la plupart des médias, le milliardaire, novice en politique, a pourtant tenu la distance jusqu’à sa victoire dans les urnes le 8 novembre dernier. Mais comment ? Grâce, en partie, à un usage iconoclaste des réseaux sociaux, selon le principal intéressé.

Lâché par le parti républicain, à la traîne côté financement…

Au cours de sa campagne, Donald Trump s’est aliéné de nombreux cadres du parti républicain. Le 9 octobre dernier, le uNew York Times indiquait que 160 cadres du Grand Old Party (GOP) ne soutenaient pas leur candidat. Autre handicap, de taille aux Etats-Unis : le financement de sa campagne, nerf de la guerre électorale. Tandis qu’Hillary Clinton a levé près de 498 millions de dollars, Donald Trump n’a rassemblé « que » 247 millions de dollars.

Il estime avoir compensé ce retard grâce aux outils numériques, dans un entretien avec la chaîne CBS diffusé ce dimanche.

« Le fait que j’aie un tel pouvoir en terme d’audience sur Facebook, Twitter, Instagram, je pense que cela m’a aidé à gagner tous ces Etats où ils [ses concurrents] dépensaient beaucoup plus d’argent que moi ».

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… mais suivi par près de 33 millions d’abonnés sur les réseaux sociaux

Une opinion quelque peu excessive, à l’image du milliardaire, même si « les réseaux sociaux ont largement aidé Trump », estime Marie-Cécile Naves, spécialiste de la politique américaine. « Sur Twitter ou Facebook, le milliardaire a surtout pu avoir une maîtrise totale de sa communication, sans contradicteur, contrairement à une interview », explique à 20 Minutes l’auteure de Trump : l’onde de choc populiste, qui rappelle qu’en 2008 Barack Obama avait déjà utilisé les réseaux sociaux pour cibler les jeunes.

Donald Trump a utilisé les réseaux sociaux pour contourner les médias traditionnels, qui lui étaient majoritairement hostiles. Il a également pu s’adresser à un part croissante de la population qui s’informe sur Internet et les réseaux sociaux, et bénéficier d’une caisse de résonance numérique : « la droite radicale et l’extrême-droite, qui a investi Internet dès les années 1990, ont relayé ses messages », estime Marie-Cécile Naves. De quoi amplifier l’influence du magnat de l’immobilier, dont le nombre d’abonnés Twitter a connu une croissance exponentielle pendant la campagne pour friser les 15 millions ce dimanche. Si l’on ajoute ses 14,5 millions de « fans » Facebook et ses 3,8 millions d’abonnés Instagram, Donald Trump cumule près de 33 millions d’abonnés. « Cela fait partie de sa stratégie de communication qui repose sur l’immédiateté, la simplification des messages politiques, et la pretention d’être directement en lien avec les électeurs », souligne la docteure en science politique de l’université Paris IX-Dauphine. « Il a renouvelé la communication politique, même si on peut y voir une visée démagogique ».

Nombre d'abonnés Twitter de Clinton et Trump - graphique réalisé par le Wall Street Journal.
Nombre d'abonnés Twitter de Clinton et Trump - graphique réalisé par le Wall Street Journal. - WSJ

L’activité de Donald Trump sur les réseaux sociaux a également été amplifiée par les reprises de ses tweets, surtout les plus outranciers, dans les médias traditionnels. « Les médias adorent les tweets. Ils sont courts, c’est facile d’en parler ou de les faire apparaître à l’écran », explique à USA Today Jayson DeMers, consultant en stratégie digitale. Laurence Allard, maître de conférence en sciences de l’information, relativise toutefois le poids de Twitter : « c’est une goutte d’eau en quantitatif, et ce n’est pas vraiment représentatif car il y a beaucoup de journalistes, de politiques » ( et de faux comptes ?). Une « aire de joute verbale » dans laquelle Trump a « excellé » selon elle.

Facebook accusé d’avoir alimenté la désinformation

Interrogée par 20 Minutes, Laurence Allard, maître de conférences en sciences de la communication, est partagée quant à l’influence de Facebook dans la campagne. « Votre feed Facebook est très personnalisé, les data scientists analysent ce que vous aimez, votre cercle de contacts, vos interactions et ils ajustent l’algorithme. Cela crée des "bulles filtrantes", des univers où les utilisateurs ne sont exposés qu'à des contenus qu'ils aiment déjà ». Le réseau filtre le web en fonction des préférences de chaque utilisateur, ce qui peut provoquer un renforcement du biais de confirmation. Le feed peut aussi « priver » l’utilisateur de certaines informations, comme des articles critiques envers leur candidat ou leur parti favori. Peut-on pour autant faire le lien avec l’échec du fact-checking lors de l’élection présidentielle américaine ?

« La manière la plus évidente avec laquelle Facebook a permis la victoire de Trump a été son incapacité (ou son refus) de traiter le problème des canulars ou des fausses infos », écrit l’éditorialiste du New York Magazine, Max Read. « Les mensonges et les exagérations ont toujours été un élément central des vraies campagnes politiques. Facebook les a simplement rendus plus faciles à diffuser ». En France, Christiane Taubira et  Benoît Hamon accusent eux aussi Facebook d’avoir favorisé la désinformation. Mark Zuckerberg a tenté de répondre à ces critiques  samedi, niant l’influence de Facebook dans le résultat de l’élection et affirmant que « 99 % de ce que les gens y voient est authentique ». « Les hoax qui existent ne sont pas limités à un seul bord politique. Si bien qu’il est très peu probable que les hoax aient pu changer le résultat de cette élection, dans un sens ou dans l’autre », écrit-il en se retranchant derrière le principe de neutralité de la plateforme.

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Un argument que Thierry Venin, chercheur au CNRS et à l’université de Pau, juge peu recevable. « Facebook a une responsabilité dans la diffusion de fausses informations. C’est un gros amplificateur de bêtises. La modération est plus que laxiste ». Rien d’étonnant selon lui car « faire du trafic, est au coeur de leur business ». Le chercheur souligne le contraste entre la réaction de la Silicon Valley à l’élection de Trump et le marketing Facebook autour des printemps arabes, il y a cinq ans. « Oui, il y a des rumeurs, des déformations, sur Facebook, mais ce n’est pas inhérent au réseau », nuance Laurence Allard. « C’est pareil au café du coin ».