Raid meurtrier au Yémen: «C'est une guerre par procuration entre l’Arabie Saoudite et l’Iran»

CONFLIT Ce samedi, des frappes aériennes attribuées à la coalition menée par l’Arabie Saoudite ont fait au moins 140 morts à Sanaa…

Propos recueillis par Anissa Boumediene

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Les secours cherchent des corps dans les décombres de bombardements au Yémen à Sanaa, le 8 octobre 2016, après des frappes aériennes attribuées à la coalition menée par l'Arabie saoudite.

Les secours cherchent des corps dans les décombres de bombardements au Yémen à Sanaa, le 8 octobre 2016, après des frappes aériennes attribuées à la coalition menée par l'Arabie saoudite. — O. Abdulrhman/AP/SIPA

Les civils paient un lourd tribut à la guerre qui fait rage au Yémen, où des frappes aériennes lors d’une cérémonie funéraire dans la capitale Sanaa ont fait plus de 140 morts ce samedi, selon l’ONU. Les civils représentent environ la moitié des 6.700 morts de ce conflit qui oppose, dans le pays le plus pauvre de la péninsule arabique, une rébellion chiite à une coalition arabe montée par Ryad pour soutenir le gouvernement yéménite reconnu internationalement. Mathieu Guidère, spécialiste des mouvements radicaux dans le monde arabe et auteur de l’ouvrage Le Retour du califat(éd. Gallimard), analyse pour 20 Minutes les dessous de ce conflit.

Les rebelles Houthis attribuent ce massacre à la coalition arabe dirigée par l’Arabie Saoudite. 140 morts, 525 blessés : Peut-on parler d’une « bavure » ?

Ce n’est pas la première bavure. Sur le terrain, les Saoudiens reçoivent le soutien, conditionné, des Etats-Unis. En pratique, Ryad n’a pas les moyens techniques de mener ses frappes aériennes sans le concours des Américains, qui, eux, possèdent des satellites et fournissent aux Saoudiens des « targets ». Pour qu’un avion frappe, il faut qu’un satellite prenne une photo précise d’une cible, cible qui doit ensuite être téléguidée par laser, ce qui implique, pour que la frappe soit chirurgicale, que toute l’action se fasse en temps réel. Il « suffit », que la bombe tombe 15 ou 20 mètres à côté de la target, et on obtient un massacre.

Que vise précisément Ryad lors des raids aériens que la coalition pilote ? En pratique, qui tire les ficelles de ce conflit interne ?

Aujourd’hui, le Yémen est en train de devenir une deuxième Syrie. A l’origine il y a deux forces distinctes : les Houthis chiites au nord et les sunnites au sud, le tout sur fond de rivalité entre confédérations tribales.

Depuis un an et demi, la coalition militaire menée parl’Arabie saoudite bombarde le Yémen, à la demande expresse du président Abd Rabbo Mansour Hadi, qui, chassé du pays par les rebelles Houthis et réfugié à Riyad, a ensuite établi son gouvernement à Aden, dans le sud du pays.

Les Houthis, eux, sont des chiites originaires du nord du Yémen qui ont pris le contrôle de Sanaa, et ils sont précisément la cible des bombardements de la coalition. Ils se sont ralliés à Ali Abdallah Saleh, l’ancien président, qui a conservé quant à lui établi son gouvernement à Sanaa. Ce camp est soutenu par l’Iran, grand pourvoyeur d’armes et rival de l’Arabie saoudite dans la région.

On assiste en réalité à une guerre par procuration entre l’Arabie Saoudite et l’Iran. Pourtant à l’origine, il s’agissait d’une guerre tribale, qui s’est transformée en guerre confessionnelle du fait de l’interférence de forces étrangères : les Saoudiens sunnites et les Iraniens chiites.

Il semble y avoir une relative indifférence de la communauté internationale à l’égard de ce conflit yéménite, pourquoi ?

Tout le monde regarde ailleurs parce que tout le monde sait que si les grandes puissances interviennent d’une manière ou d’une autre, on s’oriente vers une situation catastrophique similaire à la Somalie. Là-bas comme au Yémen aujourd’hui, il s’agit de conflits dans des pays très tribalisés que l’on ne peut pas unifier.

La frilosité de la communauté internationale est d’autant plus tenace que le Yémen est un pays montagneux, et montagnard : il est imprenable. Une action au sol risquerait de se solder par le même échec qu’en Afghanistan.

Au milieu de tout cela la population yéménite, elle, est prise au piège de ce conflit…

Pour l’heure, les gouvernements du nord et du sud contrôlent globalement assez bien les frontières du pays qui compte un peu moins de 30 millions d’habitants, il n’y a donc pas de fuite de la population comme cela peut être le cas en Syrie, donc pas d’afflux de migrants qui pourrait pousser la communauté internationale à s’emparer du dossier yéménite. Mais à ce rythme, une véritable catastrophe humanitaire se profile dans le pays.

Ce conflit yéménite est-il insoluble ?

Il n’y aura pas d’issue sans accord entre les tribus sunnites, majoritaires dans le pays. Le gouvernement du sud voudrait revenir à la partition d’avant 1990, mais ça, le nord ne veut pas en entendre parler : le pétrole et la voie maritime du Yémen sont localisés dans le sud du pays.

La clé est tribale : il faut que les deux confédérations tribales des deux présidents, l’ancien et le nouveau, parviennent à une conciliation qui assure à chacune une position satisfaisante. Et les présidents Hadi et Saleh doivent prendre leurs responsabilités et arrêter de faire appel aux forces étrangères.