Syrie: Une saisie record des douanes françaises révèle l'ampleur du pillage archéologique en Syrie

CULTURE Alors que la France a saisi deux bas-reliefs, les experts internationaux continuent d'alerter sur le pillage massif du patrimoine syrien...

Oihana Gabriel

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Deux bas reliefs en provenance de Syrie ont été saisis par les douanes françaises.

Deux bas reliefs en provenance de Syrie ont été saisis par les douanes françaises. — Douane française - Patrice Pontié

Des destructions catastrophiques. Deux bas-reliefs en marbre provenant de pillages archéologiques en Syrie ont été saisis à Roissy et présentés ce mardi. Une saisie exceptionnelle, qui relance l’inquiétude sur le patrimoine syrien détruit, pillé et utilisé pour financer le terrorisme.

Des pillages massifs

Selon la direction générale des douanes, ces œuvres d’art sont originaires de la vallée de l’Euphrate et remontent au XIVe ou XVIe siècle. Elles venaient du Liban et transitaient vers la Thaïlande. « C’est la plus importante saisie en France depuis le début du conflit en Syrie, précise-t-on à la direction générale des douanes. Lorsqu’il y a des pillages dans les pays en guerre, en général les objets réapparaissent après plusieurs années. Les voleurs stockent sur place en attendant que la situation s’améliore. Et la France est rarement un point de chute. »

Si les œuvres syriennes apparaissent rarement sur le marché de l’art officiel, la Syrie fait face à un pillage massif de son patrimoine. « Il est difficile d’évaluer l’ampleur de ce trafic en Syrie et en Irak, car les fouilles sont clandestines, mais on peut présumer d’après les photos satellites des sites archéologiques que des milliers de pièces volées circulent à travers le monde, résume Edouard Planche, chargé du programme de lutte contre le trafic illicite des biens culturels à l’Unesco. On a rarement vu des pillages aussi importants depuis la Deuxième Guerre mondiale. »

Les spécificités du conflit syrien

Les pillages et reventes d’œuvres ne sont pas l’apanage du conflit syrien. Ainsi les douanes françaises avaient saisi des œuvres d’art égyptiennes pendant le printemps arabe. « Les trafics de biens culturels existaient avant la guerre, mais sont accélérés par la fin des Etats, reprend le spécialiste. Les services archéologiques ne peuvent pas faire de contrôle sur place, les gardiens sont tués ou partis… Mais ce qui est nouveau, c’est que nous sommes dans une guerre de propagande. » Les terroristes utilisent les réseaux sociaux pour diffuser les vidéos où ils détruisent le patrimoine culturel. Pour répondre à cette guerre médiatique, l’Unesco a diffusé le #unispourlepatrimoine.

Autre spécificité : ce trafic culturel finance le terrorisme. En effet, selon la CIA, Daesh tirait en 2015 entre 6 à 8 milliards de dollars par an de ces pillages.

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Comment protéger le patrimoine syrien ?

Depuis le début de la guerre, la communauté internationale alerte sur les destructions et le trafic d’œuvres d’art. La convention de La Haye de 1954 stipule que les combattants ne doivent pas prendre des sites patrimoniaux pour cible. Mais elle reste lettre morte dans bien des conflits. Plus récemment, en février 2015, le Conseil de sécurité des Nations Unies a adopté la résolution 2199 qui condamne les destructions du patrimoine culturel irakien et syrien commises notamment par Daesh et contraint les États à prendre des mesures pour endiguer le trafic.

En clair, « les collectionneurs sont avertis que sans provenance claire et précise, les pièces ne sont pas revendables, souligne Edouard Planche. Par ailleurs, cette mobilisation des Nations Unies a abouti à des enquêtes qui ont prouvé que le trafic de biens culturels finançait le terrorisme. »

Sensibiliser à la protection du patrimoine

Mais au-delà des sanctions, l’Unesco organise des actions de formation pour que les populations locales et les pays étrangers soient sensibilisés aux conséquences d’un tel pillage. « Puisqu’on ne peut pas aller sur place, on organise en périphérie - Liban, Jordanie - des formations pour les policiers, douaniers, professionnels du patrimoine sur la préservation des oeuvres, insiste le spécialiste. Comment évacuer un musée, protéger des pièces d’art, comment agir contre des ventes illicites sur internet, quelles lois nationales s’appliquent… Et nous tentons de sensibiliser à la fois les touristes qui se livrent au recel et financent le terrorisme, et les populations locales qui doivent défendre leur patrimoine. Comme la plupart de ces œuvres pillées transitent par le marché noir, il nous faudra plus de dix ans pour tracer toutes ces pièces. Par exemple, le musée de Bagdad a été pillé il y a 13 ans….nous n’avons retrouvé qu’un tiers de ses pièces. »