Tentative de putsch en Turquie: «Il ne faudra pas être opposé au pouvoir en place»

PURGES Après les milliers d’arrestations de fonctionnaires et de magistrats, les journalistes, avocats ou universitaires pourraient aussi être menacés...

Marthe Ronteix

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Un membre des forces armées turques, suspecté d'être impliqué dans le coup d'Etat raté, est arrêté, le 17 juillet 2016 à Mugla (Turquie).

Un membre des forces armées turques, suspecté d'être impliqué dans le coup d'Etat raté, est arrêté, le 17 juillet 2016 à Mugla (Turquie). — Tolga Adanali / SIPA

Policiers, gendarmes, soldats, magistrats… Plus de 7.500 personnes ont été placées en garde à vue depuis vendredi, a annoncé le Premier ministre turc ce lundi. Ce jour-là, une partie de l’armée turque hostile au président Recep Tayyip Erdogan avait pris les armes pour « restaurer la liberté et la démocratie », selon les termes d'un communiqué publié sur le site de l’état-major. Une  tentative de prise de pouvoir qui a échoué et entraîné la mort de plus de 300 personnes et plusieurs milliers d’arrestations.

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Le gouvernement a procédé à la mise en examen de toutes les personnes et organisations considérées comme liées à l’ennemi juré du président, Fethullah Gülen, exilé aux Etats-Unis. D’après Rekif Ali Onaner, ministre conseiller de l’ambassade de Turquie interrogé par Europe 1, ce serait un moyen de constituer des preuves pour extrader cet ancien allié du président Erdogan. Dans ce climat de défiance, la société civile craint, elle aussi, de potentielles représailles.

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Une liberté d’expression en péril

« C’est elle qui est et sera de plus en plus touchée. Il ne faudra en aucun cas être "opposé" au pouvoir en place », affirme Mada Sabeh, docteure en philosophie politique et juridique et spécialiste du Proche-Orient. « La liberté des journalistes était déjà en danger. Et cela ne peut que s’aggraver dans les jours qui viennent. » En effet, la répression de ceux qui ne partagent pas les idées du gouvernement turc a déjà été pointée du doigt par le Conseil des droits de l’homme de l’ONU en raison de l’intimidation des journalistes et les brutalités policières dont l’Etat fait preuve.

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« Quant aux universitaires, je serai plus mitigée sur les craintes à avoir, tempère la chercheuse. Nous restons dans un pays plus développé et plus "démocratique" qu’ailleurs dans la région. Leur situation devrait s’éclaircir avec les choix d’Erdogan dans les jours à venir. » Concernant le système judiciaire, enfin, les représailles sont déjà en marche. « Pour les avocats, il est à craindre que la justice ne puisse plus s’appliquer de façon impartiale, au vu des arrestations de magistrats. »

Des agents de justice déjà inquiétés

Une opinion largement partagée par Martin Pradel, avocat au barreau de Paris et directeur des droits de l’homme de l’Union internationale des avocats (UIA). « Selon nos calculs, 36 % des magistrats turcs ont été arrêtés. Donc on ne sait pas dans quelle mesure il va rester des juges pour rendre la justice. » Le système judiciaire semble effectivement grippé par les 3.000 mandats d’arrêt qui ont été délivrés à l’encontre de magistrats et de procureurs soupçonnés d’être liés à l’opposant Fethullah Gülen.

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Mais les avocats sont eux aussi mis à mal. « Ils sont déjà touchés par cette purge puisqu’ils ne peuvent plus avoir le moindre contact avec leur client emprisonné depuis la tentative de putsch. Et les avocats seront sans doute ciblés eux aussi par les arrestations dans les jours qui viennent », prévoit le spécialiste des droits de l’homme.

D’autant plus qu’en Turquie, les avocats sont souvent associés à la cause défendue par leur client. « On considère que l’avocat qui porte la parole de son client devient son complice. » Dans ces conditions, difficile pour les avocats de continuer d’exercer. « Celui qui ne renoncera pas à son métier se retrouvera dans une situation intenable. »