Depuis dix-huit ans, l’Irlande du Nord est en paix. La signaturedes accords du Vendredi Saint, le 10 avril 1998, a mis fin à trois décennies d’un conflit communautaire et politique qui a causé la mort de 3.500 personnes entre 1969 et 1998. Membres du Royaume-Uni, les Irlandais du Nord ont majoritairement voté contre la sortie de l’Union Européenne. En vain puisque 52 % de leurs compatriotes ont penché en faveur du Brexit. Une décision qui inquiète les acteurs du processus de paix au Nord de l’île.

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Un retour aux frontières ?

Dix jours avant le référendum, David Cameron avait prévenu qu’en cas de Brexit, « soit il y aura de nouveaux contrôles aux frontières entre la République d’Irlande et l’Irlande du Nord, soit, et je le regretterai profondément, les habitants de Belfast ou d’autres villes d’Irlande du Nord seraient contrôlés systématiquement s’ils souhaitent se rendre ailleurs au Royaume-Uni ». Or la question du retour des contrôles à la frontière terrestre entre le Nord de l’île et la République d’Irlande soulève de nombreuses inquiétudes.

« Pendant les trente années de guerre civile, la frontière a cristallisé les difficultés. Depuis 1998 et les accords de paix, elle est devenue de plus en plus invisible. Aujourd’hui, on la franchit sans même s’en rendre compte », détaille Laurent Colantonio, historien spécialiste de l’Irlande et du Royaume-Uni et professeur à l’université du Québec à Montréal. « Que va-t-il se passer quand la sortie du Royaume-Uni de l’UE sera effective ? C’est à la fois très concret et symbolique », poursuit l’enseignant.

Un retour en arrière

Si les modalités des contrôles à la frontière entre la République d’Irlande et l’Irlande du Nord vont dépendre, en grande partie, des négociations entamées entre le gouvernement britannique et les pays de l’Union Européenne, leur simple évocation suscite un malaise chez les Irlandais du Nord. Sur Twitter, Seamas O’Reilly, jeune rédacteur free-lance, a publié un témoignage qui a ému de nombreux internautes.

« J’ai trente ans, je me souviens encore des checkpoints lorsque j’étais enfant. Je me souviens des mitrailleuses et des chiens. De mon père, s’assurant que nous n’étions pas nerveux pendant que des hommes armés lui posaient des questions condescendantes en contrôlant son permis de conduire et vérifiaient que nous ne cachions pas d’explosifs sous la voiture. Cela se déroulait chaque put*** de jour. Ce ne sera pas nouveau ou étrange. Ce sera simplement un retour direct et volontaire vers quelque chose que nous avons essayé de fuir de toutes nos forces », a écrit le jeune homme.

Un frein au processus de paix et réunification

Autre inquiétude suscitée par la sortie du pays de l’UE, la poursuite du processus de paix engagé dès 1998. A travers ses institutions,l’Union a financé trois programmes, PEACE I (1995-1999), PEACE II (2000-2006) et PEACE III (2007-2013), à hauteur de 1,3 milliard d’euros. Objectif : rassembler les populations catholiques et protestantes à travers l’éducation et la promotion d’une stabilité économique et sociale. Le 14 janvier dernier, l’Union Européenne a lancé un 4e plan visant à soutenir les jeunes Irlandais du Nord, trois ans après la résurgence d’émeutes impliquant de nombreux adolescents.

Avec l’annonce des résultats,le Sinn Féin, parti républicain opposé au Brexit a appelé à l’organisation d’un référendum pour unifier l’île. Mais la tenue d’un tel scrutin pourrait avoir des conséquences dramatiques. Une majorité de citoyens d’Irlande du Nord refusent de se séparer du Royaume-Uni contrairement à la minorité catholique, représentée par le Sinn Féin. Une opposition qui pourrait se traduire par le retour des violences communautaires.

« Dans l’accord de paix de 1998, la tenue d’un référendum pour savoir si les habitants d’Irlande du Nord veulent rester au sein du Royaume-Uni est prévue. Mais, elle ne concerne que les Irlandais du Nord. Les habitants de la République d’Irlande ne seraient pas appelés à voter. Si c’était le cas, la réunification de l’île l’emporterait probablement mais aujourd’hui, la question ne se pose pas », précise l’historien Laurent Colantonio.

Pas de quoi décourager les militants du Sinn Féin qui ont entamé, dès mercredi, une série de meetings pour convaincre les Irlandais du Nord à voter en faveur d’une Irlande réunifiée.