Jacobo Machover
Ecrivain, journaliste cubain,
auteur de « La Face cachée du Che », (ed. Buchet-Chastel, 14 euros).
Dans votre livre, vous déconstruisez le mythe de Che Guevara, décrit comme un « bourreau implacable », qui fume le cigare en regardant les exécutions. D'où vient alors son statut d'icône ?
C'est une construction post mortem. Deux types de personnes y ont contribué. Fidel Castro lui-même, qui en a fait un héros presque surhumain, et les intellectuels du monde entier, en particulier français, qui le considèrent, ainsi que l'a affirmé Sartre, comme « l'homme le plus complet de notre temps ».
Comment expliquer l'engouement des intellectuels français pour le Che dans les années 1960 ?
C'était les premières années de l'internationale communiste. Le Che incarnait l'internationaliste mort au combat. Les intellectuels français avaient besoin de croire à un demi-dieu, et le Che convenait tout à fait : il avait fait des études de médecine, il avait une certaine culture, et il parlait un peu le français - très mal, mais cela donnait d'illusion qu'il était polyglotte. Le tout donnait l'image d'un humaniste prenant les armes malgré lui, ce qui est faux. Sa légende est une entreprise de mystification collective.
Il a été assassiné jeune. Cela y a-t-il aussi contribué ?
Oui. Et c'était le moyen pour Castro de donner une image éternellement jeune à la révolution cubaine, alors que Castro vieillissait, et que la révolution elle-même devenait obsolète.
Vous étiez vous-même « un admirateur de Che Guevara ». Pourquoi avez-vous changé ?
Mon père avait travaillé avec lui comme interprète. Puis on a dû s'exiler en 1963, et nous n'avons pas pu revenir. Je me suis documenté, puis j'ai profité d'une période d'ouverture de Cuba pour m'y rendre, à la fin des années 1970, et là j'ai tout de suite compris. La surveillance constante, la délation... J'ai vu la panique sur le visage d'une amie quand je lui ai dit que, comme tous les étrangers, j'étais surveillé. A mon retour, j'ai commencé à écrire.
Comment les Cubains le perçoivent-ils aujourd'hui ?
Les enfants sont élevés dans le culte du Che, dont l'image trône toujours à La Havane. Mais les gens se souviennent de ce qu'il a fait. Il y a la mémoire des exécutions, qui faisaient la une des journaux, et des prisonniers... Ces aspects sont occultés. Mais aujourd'hui, les langues se délient.
Vous dites que Castro a instrumentalisé Che Guevara.
Fidel l'a utilisé comme instrument de sa politique extérieure, et l'a supprimé en temps voulu. Le Che se croyait plus utile vivant que mort, ce qui n'était pas l'avis de Castro. Personnellement, c'est dans sa mort, en Bolivie, que je le trouve le plus humain, quand il cesse d'être un « héros », un fanatique imperméable à tout sentiment. Mais pour nous, la plupart des Cubains, Che Guevara est le symbole - et la réalité - de l'oppression à Cuba.