Molenbeek (Belgique), le 18 mars 2016. Des policiers extraient un suspect qui pourrait être Salah Abdeslam.
Molenbeek (Belgique), le 18 mars 2016. Des policiers extraient un suspect qui pourrait être Salah Abdeslam. - AP/SIPA

De notre envoyée spéciale à Bruxelles,


La nouvelle a surpris tout le monde. L’homme le plus recherché d’Europe, Salah Abdeslam, traqué par toutes les polices communautaires, se cachait en fait… à 150m de chez lui. Mais est-ce si étonnant ? Vendredi soir, Younes, 16 ans, habitant de Molenbeek, le quartier où la cavale de Salah Abdeslam a pris fin, trouvait déjà « que c’est malin de s’être caché là. C’est le seul endroit où personne ne le cherchait ». Vraiment ?

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C’est ce que pense Youssef, 31 ans, lui aussi résidant de ce bourg de Bruxelles. « La police ne fait pas son travail ici. Il y a des drogués qui se piquent en pleine rue. Dans d’autres villes, les forces de l’ordre ne toléreraient pas ça deux secondes. Ici, personne ne fait rien », s’emporte-t-il. Younes aussi a ce sentiment : « Molenbeek, c’est un quartier abandonné. »

Une zone de « non-droit » ?

Pour la bourgmestre, Françoise Schepmans, rien n’est plus faux. Si l’édile reconnaît les problèmes sociaux flagrants de la commune, elle est catégorique : « Il n’y a aucune zone de non-droit, ici. Au contraire, les pouvoirs publics ont beaucoup investi à Molenbeek, que ce soit dans le logement ou du côté de la police locale. Le problème, c’est que la police est en sous-effectif, avec un policier pour 4.500 personnes et que nous avons besoin de l’aide fédérale », explique l’élue.

Pourquoi ce sentiment chez certains habitants alors ? Ce samedi matin, Younes tentait de prévenir quelques journalistes croisés la veille devant le périmètre de sécurité qui l’empêchait de rentrer chez lui. « Si vous êtes encore à Molenbeek aujourd’hui, évitez de dire que vous êtes journaliste, vous risquez de tomber sur des nerveux qui vous cracheront dessus ou vous agresseront. »

Mais pourquoi tant de haine ? « Jamais personne ne s’intéresse à ce quartier. On demande de nouveaux terrains, des plantations, on nous refuse tout. Mais quand il s’agit d’un problème terroriste, le monde entier vient et au lieu d’aider, ils ne font que critiquer cette commune. Maintenant, il y a encore moins de chance que le quartier s’améliore, vu que les gens ont peur d’y entrer. »

« Il avait gardé des contacts à Molenbeek »

Un quartier dont les habitants ont le sentiment d’être abandonnés, qui estiment que la police ne rentre plus… La planque idéale pour un fugitif ? Surtout quand il maîtrise le coin comme sa poche parce qu’il y a grandi et y connaît beaucoup de monde. « Ici, tout le monde connaissait la famille Abdeslam, confirme Younes. Et Salah aussi, il était très aimé. Il rendait des services à beaucoup de gens, il faisait des dons, avançait de l’argent aux gens quand ils en avaient besoin, poursuit le jeune homme avant d’aller plus loin : « Avant tout ça, beaucoup de monde à Molenbeek aurait aimé être Salah Abdeslam. »

A-t-il bénéficié de complicités ? « L’enquête le déterminera. Mais il a probablement bénéficié de complicités dans son quartier et dans d’autres. Je ne l’ai jamais nié : il y a à Molenbeek un réseau de délinquants qui s’est radicalisé et auquel Abdeslam appartient. Il avait gardé des contacts à Molenbeek », confirme la bourgmestre. Ce que semblent indiquer les premiers éléments de l’enquête, puisque l’appartement où il a été retrouvé aurait été loué par « un locataire isolé depuis 2009 », qui serait la mère d’un « ami » de Salah Abdeslam.

« Mohammed de Molenbeek, Oussama de Tora Bora, c’est la même chose »

Dans son livre En immersion à Molenbeek (Ed. La Différence), la journaliste flamande Hind Fraihi fait un portrait édifiant de cette commune déshéritée de Bruxelles, notamment du vieux Molenbeek, là où Salah Abdeslam se cachait : une population de 95.000 personnes dont certains quartiers sont habités à 80 % par des immigrés et où le chômage des jeunes s’élève à 40 %… «On n’a pas suffisamment pris la mesure de l’importance de faire participer les gens à la société d’accueil, il aurait fallu travailler davantage sur l’intégration », regrette François Schepmans.

Hind Fraihi cite de jeunes Molenbeekois : « On ne va pas attendre sans fin qu’on nous file un boulot. (…) Mohammed de Molenbeek. Si t’écris ça sur ton CV, qui va t’appeler pour le job ? Mohammed de Molenbeek, Oussama de Tora Bora, c’est la même chose. » Un amalgame qui a encore de beaux jours devant lui, avec l’arrestation de Salah Abdeslam.

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