Le président russe Vladimir Poutine au Kremlin à Moscou le 15 mars 2016.
Le président russe Vladimir Poutine au Kremlin à Moscou le 15 mars 2016. - MAXIM SHIPENKOV POOL

Quels sont les réseaux secrets de Vladimir Poutine ? Dans Les réseaux du Kremlin en France (Les Petits Matins, 17 mars), Cécile Vaissié, professeur en études russes, soviétiques et post-soviétiques à l’université de Rennes 2, s’intéresse aux campagnes de « séduction » que mènerait le pouvoir russe dans notre pays. Entretien.

Comment définir le « soft power à la russe » que vous décrivez ? N’est-il pas utilisé par d’autres pays ?

Pour obtenir ce qu’il souhaite, un pays peut utiliser la force, la menace, ou les récompenses. Mais il peut aussi utiliser la séduction. Les Etats-Unis disposent d’un soft power très efficace, à travers les films ou les séries notamment. Elles peuvent donner envie d’adopter un style de vie américain ou de voyager en Californie par exemple.

La Russie n’a pas à sa disposition de tels outils, elle n’a pas cette culture populaire exportable. Les Russes ont donc adapté leur soft power en essayant d’imposer sa vision de l’Histoire et son interprétation des événements. Jusqu’à l’instrumentalisation, voire l’invention totale comme cette histoire fausse d’un enfant russe crucifié à Slaviansk par des militaires ukrainiens et relayés par les médias pro-Kremlin.

Par quels moyens cela passe-t-il ?

Des médias développés spécialement par et pour les langues étrangères, à l’image de la radio et du site d’information Sputnik, héritiers de la Voix de la Russie et Radio Moscou, dans des dizaines de langue dont le Français. Ces médias présentent une vision du monde favorable à l’Etat russe. D’autres moyens sont plus directs, à travers des think tanks, comme l’Institut de la Démocratie et de la Coopération qui favorisent la prise de paroles de gens favorables au Kremlin.

Il y a aussi l’association duDialogue Franco-russe, présidée par le député (LR) Thierry Mariani et Vladimir Iakounine, un oligarque passé par le KGB et proche de Poutine. Officiellement, elle encourage les relations économiques et commerciales, mais dans la pratique, elle vise à faire passer un message positif sur différents sujets comme l’abaissement des sanctions, la Crimée, etc.

Le Kremlin chercherait aussi des alliés dans le champ politique. « Sur ce plan, écrivez-vous, le FN occupe désormais en France la place réservée jadis au PCF »…

L’ouverture des archives a montré que l’Union soviétique a autrefois financé le PCF. Le Kremlin semble s’appuyer aujourd’hui surtout sur le FN, et de forts soupçons pèsent de manière générale sur les partis européens d’extrême droite.

Le FN a aujourd’hui les liens les plus étroits avec les dirigeants russes actuels, mais il n’est pas le seul. Ces liens existent chez une partie de la droite, les souverainistes, et l’extrême gauche. Dès qu’un homme politique a une grille de lecture commune (sur le rejet de l’Otan ou de l’UE, la Crimée, etc.), on l’invite à Moscou, on l’entoure, le chouchoute. Le Kremlin se cherche des alliés pour imposer sa vision des choses.

Quel est l’objectif de Moscou ?

Se trouver des alliés politiques, comme auparavant avec le PCF. Quand la Russie envahit la Crimée, puis organise un référendum, elle fait venir des représentants de l’extrême droite européenne en tant qu’observateurs et Aymeric Chauprade (ancien conseiller de Marine Le Pen) pour le FN, soi-disant à titre privé. Quelques jours plus tard, Marine Le Pen reconnaît les résultats. Tout ce que peut dire la présidente du FN est ensuite fortement relayé à Moscou.

Le Kremlin trouve des voix qui lui sont positives au niveau national et européen pour relayer une bonne image de Vladimir Poutine mais aussi pour voter dans l’intérêt de la Russie, sur la levée des sanctions économiques par exemple. Dans le contexte actuel, de crise européenne et migratoire, le Kremlin tente d’influer sur le destin même de l’Union européenne.

Quel est l’intérêt du Front national ?

Avec ces positions pro-russes, le FN attire une partie d’électorat d’extrême droite qui admire Poutine en tant qu’homme fort, d’une Russie terre chrétienne et refuge de la famille traditionnelle. Deuxième aspect : Marine Le Pen travaille sa stature présidentielle notamment lorsqu’elle est reçue à la Douma. Enfin, il y a la question financière. Mediapart avait révélé l’emprunt de 9 millions d’euros auprès de la First Czech Russian Bank (FCRB), proche du pouvoir, qui alimentent beaucoup de soupçons sur les contreparties.

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