Des réfugiés syriens ayant fui les combats à Alep attendent à proximité de la ville d'Azaz, près de la frontière turque, le 6 février 2016
Des réfugiés syriens ayant fui les combats à Alep attendent à proximité de la ville d'Azaz, près de la frontière turque, le 6 février 2016 - BULENT KILIC AFP

Portes closes. Alors que des milliers de réfugiés syriens continuent de fuir leur pays et les combats sanglants qui font rage à Alep, Ankara a décidé de fermer ses frontières. La Turquie d’Erdogan, qui compte 3 millions de réfugiés sur son territoire, fait pression sur l’Europe, et a mis la crise migratoire sur la table pour rouvrir les pourparlers sur son adhésion à l’Union européenne, qui n’était plus d’actualité. Myriam Benraad, chercheuse à l’IREMAM et à la Fondation pour la recherche stratégique, et auteure de Irak, la revanche de l’Histoire : de l’occupation étrangère à l’Etat islamique (éd. Vendémiaire), fait le point sur cette crise migratoire, véritable équation à multiples entrées.


La Turquie bloque l’entrée de réfugiés, une… par 20Minutes

Dans quelle position se retrouve aujourd’hui la Turquie au milieu de cette crise des réfugiés ?

On peut adresser un certain nombre de critiques, légitimes, à la Turquie, qui a été une interface de passage des combattants partis rejoindre les rangs de l’organisation de l’Etat islamique (EI). Des combattants qu’elle a fait passer, ou du moins qu’elle a laissés passer en Syrie. De ce point de vue là, on ne peut qu’accueillir favorablement la fermeture de sa frontière avec la Syrie. Le paradoxe, c’est que tout en facilitant ce passage de combattants, ce qui a entraîné cet exode civil, la Turquie est aussi devenue l’un des plus importants récipiendaires de réfugiés, et doit aujourd’hui gérer cette population de plusieurs millions de réfugiés sur son territoire. La Turquie a voulu jouer plusieurs cartes et désormais, elle est rattrapée par sa politique très cynique autour du conflit syrien. Aujourd’hui, ça se retourne contre elle au niveau sécuritaire : l’infiltration de djihadistes, avec les attentats de ces derniers mois sur le sol turc, montre que le pays est aussi l’une des cibles de l’EI.

Dans le même temps, la Turquie joue son va-tout avec cette crise migratoire pour négocier son entrée dans l’Europe. Mais un tel élargissement est-il vraiment à l’ordre du jour ?

C’est une manœuvre intelligente de la Turquie. Avec cette présence massive de réfugiés sur son territoire, à la frontière de l’Europe, Erdogan sait qu’il dispose d’un levier de pression objectif pour négocier son entrée dans l’Union européenne (UE). Il est diaboliquement stratégique sur ce point. L’issue dépendra notamment de l’évolution du conflit syrien. Evidemment, de son côté, l’Europe est favorable à une résolution du conflit. Chacun jouera sa carte. Mais si l’UE continue de claquer ses portes au nez de la Turquie, Erdogan pourrait menacer d’ouvrir les vannes du flux migratoire vers l’Europe.

Pendant ce temps-là, il y a 3 millions de réfugiés en Turquie, une aide européenne qui tarde à être versée et un exode qui se poursuit…

Cette crise a mis en exergue la division qui existe au sein de l’UE, entre ceux qui prêchent un accueil total des réfugiés et ceux qui ont des réflexes souverainistes de repli. Sauf qu’il faut bien comprendre que l’afflux de réfugiés n’est pas près de s’arrêter. On a une situation humanitaire dramatique, la Syrie est dévastée et l’Irak est dans un sale état. Pour les civils, c’est invivable : ils sont pris entre les bombardements d’un côté et les combats fratricides de l’autre. Ils ne rentreront pas dans leur pays, tout simplement parce qu’il n’y a plus d’environnement habitable là-bas. Il faudrait négocier des cessez-le-feu locaux, que ce soit dans les zones contrôlées par le régime de Bachar Al-Assad ou par des groupes rebelles. Mais ce ne serait qu’un premier pas. Tout a été détruit et il n’y a pour l’heure aucune perspective de reconstruction. Pour les réfugiés, c’est fuir ou mourir.

Et tout le monde se renvoie la balle, non ?

Il y a une irresponsabilité totale des puissances régionales mais aussi de la communauté internationale. Il n’y a pas eu d’anticipation européenne de cette crise migratoire. D’ailleurs l’UE a l’impression de payer pour des guerres qu’elle n’a pas livrées, en Irak et en Syrie, dont elle considère que la responsabilité revient aux Etats-Unis et à la Russie. Mais l’Europe, dont la France, ne doit pas oublier sa participation au conflit libyen. L’Europe refuse de regarder l’Histoire en face, mais les responsabilités sont partagées. Ce sont précisément tous ces événements qui ont conduit à la déstabilisation du Moyen-Orient aujourd’hui, donc à cette crise migratoire.

Mots-clés :