La junte birmane: «des militaires quasi-analphabètes»

QUESTIONS/REPONSES – Frédéric Debomy, d’Info-Birmanie, explique les enjeux des manifestations birmanes...

Propos recueillis par Guillaume Guichard

— 

Le régime militaire birman a une nouvelle fois prorogé vendredi d'un an l'ordre d'assignation à résidence de l'opposante Aung San Suu Kyi, malgré les appels pressants à sa libération, ont indiqué à l'AFP des sources policière et diplomatique.

Le régime militaire birman a une nouvelle fois prorogé vendredi d'un an l'ordre d'assignation à résidence de l'opposante Aung San Suu Kyi, malgré les appels pressants à sa libération, ont indiqué à l'AFP des sources policière et diplomatique. — Khin Maung Win AFP

Ces dernières semaines, des manifestations éclatent un peu partout en Birmanie. Les habitant de cette dictature asiatique protestent contre la hausse du prix de la vie. Frédéric Debomy, de l’ONG Info-Birmanie, décrypte les tenants et aboutissants de la crise birmane.
 
Qui dirige la Birmanie?
Une junte de quasi-analphabètes sans couleur politique, pour qui dialoguer est un aveu de faiblesse. Elle a accaparé toutes les richesses et concentré toute l’économie entre ses mains, torturé ses opposants, utilisé le viol comme arme de guerre contre les minorités qu’ils pourchassent, notamment les Karens. La Birmanie détient aussi le triste record du plus grand nombre d’enfants-soldats. Et c’est le seul régime qui maintient en détention un prix Nobel de la paix, Aung San Suu.

En 1988, des manifestations d’ampleur avaient été réprimées encore plus durement que celles du printemps de Pékin. En 1990, les militaires ont, certes, été contraints d’organiser des élections. Mais devant le score sans appel de la Ligue nationale pour la démocratie menée par Aung San Suu Kyi, ils ont décidé de ne pas valider le résultat. Depuis, les démocrates sont persécutés.
 
A la mi-août, le gouvernement a augmenté brutalement le prix des carburants, provoquant une série de manifestations. Comment expliquez-vous cette mesure?
Le gouvernement n’a donné aucune explication valable jusqu’à présent. Depuis 1980, l’essence est rationnée et la junte détient le monopole sur les carburants. Je pense que le gouvernement subit une pénurie de devises étrangères et ne peut donc pas acheter assez d’essence à l’étranger.
 
Ces manifestations peuvent-elles amener la démocratie?
Nous vivons peut-être un moment historique même s’il est difficile de prévoir la tournure que vont prendre ces événements. Plusieurs signes trahissent néanmoins l’inquiétude de la junte. Pour calmer la colère du peuple, elle a demandé à certaines compagnies de bus, qui avaient augmenté les prix des billets, de les baisser. Huit militants ont été relâchés. Des lettres de doléances ont été acceptées dans certaines régions. Autant de signes d’attention envers la population qui sont très inhabituels.
 
Ces événements sont-ils isolés?
Depuis deux ans, la mobilisation renaît, des manifestations contre l’augmentation du coût de la vie apparaissent. 530.000 Birmans ont signé une pétition pour le retour de la démocratie, et ce malgré la répression.  L’explosion des prix de l’essence est peut-être la goutte d’eau qui fera déborder le vase. Mais pour que ces protestations débouchent sur quelque chose, il faudrait que la communauté internationale parle d’une seule voix, que le conseil de sécurité de l’ONU adopte une résolution appelant au retour de la démocratie.
 
Comment cette dictature fait-elle pour tenir en place?
Ce pays connaît la dictature depuis 1962 et les pays occidentaux n’ont pas fait grand-chose pour y restaurer la démocratie. Une partie des capitales ont adopté la théorie de l’engagement constructif. En investissant dans ce pays, elles comptent favoriser l’émergence d’une classe moyenne pour renforcer le front démocratique. Il n’est pas évident que cela fonctionne. La junte ne tient aucune promesse concernant la démocratisation du régime. Et les investissements de Total ainsi que le tourisme, secteur totalement contrôlé par le pouvoir, représentent les premiers soutiens financiers du régime. La Birmanie, située entre la Chine et l’Inde, est également un enjeu géostratégique de première importance pour les deux géants asiatiques. Les deux pays, plus la Russie, soutiennent tous deux les généraux pour limiter l’influence de l’autre et se disputent les ressources naturelles du pays. Certaines démocraties mènent au contraire des politiques de sanction, d’ailleurs réclamées par les démocrates birmans. Il me paraît donc nécessaire que la France adopte cette ligne plus sévère.

Mots-clés :

Aucun mot-clé.