Une du magazine «Epoca», paru la semaine du 9  janvier 2016.
Une du magazine «Epoca», paru la semaine du 9 janvier 2016. - EPOCA

« Un terroriste au Brésil ». Le titre barre la une du magazine brésilien Epoca paru le week-end dernier. En photo, un homme aux joues creuses, l’air sévère. La mise en scène est inquiétante, la phrase en exergue encore plus : « Un physicien condamné pour avoir planifié des attentats au nom d’Al-Qaida en France est à Rio, où il a reçu une bourse du gouvernement et où il enseigne maintenant dans une université publique. » Le Brésil a peur.

Cet homme – il faut attendre les pages intérieures du magazine pour le savoir-, c’est Adlène Hicheur. Il est franco-algérien. En mai 2012, ce physicien né en 1976 a été condamné en France à cinq ans de prison, dont un avec sursis, pour avoir planifié des attentats sur le sol français. Grâce au jeu des remises de peine, il a finalement passé 949 jours en prison, dont 939 en détention provisoire.

« Il est parti pour tirer un trait sur le passé »

A l’époque, l’histoire avait passionné les médias, depuis l’arrestation de Hicheur jusqu’au procès, en pleine affaire Merah. D’autant que celui qui travaillait alors pour le Cern, à Genève, a toujours nié être un terroriste et songé à passer à l’action. Son seul tort, selon sa défense : avoir consulté des sites djihadistes et échangé des emails avec un homme présenté comme un membre d’Al-Qaida. Dans son combat, il avait reçu le soutien de 600 scientifiques et de plusieurs associations défendant les droits de l’homme, qui dénonçaient sa détention provisoire. Condamné malgré tout, il avait quitté la France en 2013.

« Ici, il n’avait aucune perspective en raison de son casier judiciaire, qui le privait de tout emploi dans la fonction publique, se souvient Jean-Pierre Lees, le directeur de thèse et soutien de Hicheur. Alors il est parti pour tirer un trait sur le passé et vivre sa passion, la science. » Direction le Brésil, où des collègues du Cern ont réussi à faire jouer leurs relations. D’abord au Centre brésilien pour la recherche physique (CBPF) de Rio, puis à l’UFRJ, l’une des universités cariocas.

Machine médiatico-politique

Tout s’y passe bien jusqu’en octobre dernier. A la suite du signalement d’un homme défendant Daesh et les attentats de Charlie Hebdo, la police débarque dans l’appartement et le laboratoire où travaille Hicheur pour les fouiller. Ce dernier n’a pourtant rien à voir avec la personne recherchée, mais son casier et le fait qu’il fréquente la même mosquée suffisent à la police, qui ouvre une enquête dans la foulée. La fin de la tranquillité.

Vendredi soir, Epoca publie sur son site un long article relatant son histoire, sa photo à l’appui. Idem dans son magazine papier, malgré une mise en garde adressée par Hicheur au journaliste : « Si vous écrivez ou dites quelque chose, vous ne pouvez pas imaginer les conséquences pour vous et pour moi. » L’ensemble de la presse brésilienne embraye. La machine s’emballe.

Le ministre de la Justice déclare que son cas est à l’étude, et indique même que le sujet a été abordé avec la Présidente, Dilma Rousseff. Le visage d’Adlène Hicheur s’imprime à nouveau dans les journaux. Ses collègues à l’université sont interrogés. Tous lui apportent leur soutien. « Il se sent menacé par le gouvernement, explique notamment Ronald Shellard, le directeur du CBPF, au journal Extra. C’est une honte de voir un pays qui accueille aussi bien les gens se comporter de cette façon. »

Une intervention française ?

Face à la polémique, Hicheur envoie finalement une lettre au centre de recherche, dans laquelle il donne sa version des faits. « J’ai été arrêté par la police française à la fin 2009 et le seul élément justifiant ma détention était mes visites sur des sites islamistes soi-disant radicaux, écrit-il. J’ai été privé de ma liberté pendant deux ans sur cette seule base. » Un récit que son avocat de l’époque, Me Baudouin, confirme : « Je le redis aujourd’hui : son procès et sa condamnation sont éminemment critiquables. Les magistrats le savaient, sinon il ne serait pas sorti au bout de trois ans. » Et l’avocat d’ajouter : « En tout état de cause, il a purgé sa peine… »

Comment s’est-il alors retrouvé au cœur d’une nouvelle polémique ? Pour Ronald Shellard, il est possible que son cas soit une démonstration de force avant les Jeux olympiques. Un autre soutien de Hicheur, interrogé par 20 Minutes, avance l’hypothèse d’une affaire politique sur fond d’affrontement droite-gauche brésilienne, et même celle d’une intervention française.

Partir, mais pour aller où ?

Le sort de Hicheur est désormais incertain. « Nous essayons de le convaincre de rester parce que la communauté scientifique pense qu’il a fourni un service très important pour le pays et que sa présence est importante », explique Ronald Shellard à Globo. Mais cela ne sera pas simple. « Peut-être que tout cela va se tasser, mais je n’y crois pas trop, confie Jean-Pierre Lees. Je crains qu’il ne soit poussé à quitter le pays. » « Les autorités peuvent très bien ne pas renouveler son visa ou même lui retirer pour l’expulser », abonde Me Baudouin.

Pour éviter cette humiliation, Hicheur songerait donc à quitter le Brésil, selon certains de ses collègues. Mais pour aller où ? Sa famille habite dans la région Rhône-Alpes, mais Jean-Pierre Lees « ne [croit] pas qu’il ait envie de revenir en France, sans travail, pour broyer du noir ». Quant à la Suisse, elle a confirmé en avril dernier que Hicheur y était interdit de territoire. Une situation qui désole Jean-Pierre Lees : « On entend de grands discours sur la réinsertion, mais en vérité, on fait tout le contraire… »

Mots-clés :