De la fumée s'élève au-dessus de l'ambassade saoudienne à Téhéran le 3 janvier 2016.
De la fumée s'élève au-dessus de l'ambassade saoudienne à Téhéran le 3 janvier 2016. - Mohammadreza Nadimi/AP/SIPA

C’est ce qui s’appelle mettre le feu aux poudres. Qu’elle l’ait voulu ou non, l’Arabie saoudite a déclenché une crise diplomatique majeure en exécutant samedi dernier un cheikh saoudien chiite, provoquant une vague d’indignation dans plusieurs pays et l’arrêt des relations entre Ryad et l’Iran, où les représentations saoudiennes ont été attaquées. Tentons d’y voir plus clair en cinq questions clés.

Pourquoi l’Arabie saoudite a-t-elle exécuté le chef religieux chiite ?

Nimr Baqer al-Nimr, 56 ans, a été condamné à mort et exécuté avec 46 autres personnes condamnées pour « terrorisme », dont la majorité pour des attentats attribués à Al-Qaïda. Or selon Thierry Coville, chercheur à l’Iris, professeur à Novancia et spécialiste de l’Iran, l’homme était connu pour être « contre l’usage de la violence, même s’il avait des revendications. L’exécuter en même temps que des terroristes, ça envoie un message, c’est une provocation. » Destinée à l’ennemi iranien dont le retour, depuis quelques mois, sur le devant de la scène diplomatique ne pouvait qu’inquiéter Ryad. L’exécution de Nimr servirait alors deux objectifs : se débarrasser d’un opposant et nuire au travail diplomatique de Téhéran.

>> A LIRE. Les clés pour comprendre la rivalité Iran/Arabie saoudite

Sunnites contre chiites, une affaire de religion ?

« Il y a des tensions historiques entre l’Iran et l’Arabie saoudite, rappelle Thierry Coville, mais on ne peut pas dire que ce soit une guerre de religion, ou entre Perses et Arabes. » La rivalité entre Ryad et Téhéran est beaucoup plus politique : chacun a ses intérêts et ses propres alliés pour les servir, et les deux se voient comme un acteur incontournable dans la région, et s’accusent mutuellement de chercher à élargir leur influence. « Ryad réagit en se présentant comme défenseur des sunnites face à la puissance chiite, mais c’est une posture, analyse le chercheur. A la base le conflit est politique ; le transformer en conflit religieux est la stratégie, dangereuse à mon avis, des dirigeants saoudiens. »

Que peuvent faire les Occidentaux ?

Evidemment, ce regain de tensions est une mauvaise nouvelle pour les diplomaties occidentales, qui se félicitaient de l’accord de juillet sur le nucléaire iranien et de l’arrivée de Téhéran, principal soutien de Bachar al-Assad, à la table des négociations sur la crise syrienne. Mais, alliées des Saoudiens, elles ne peuvent pas les critiquer trop vivement. « Les Occidentaux sont très gênés, estime Thierry Coville. Alors même que les Etats-Unis poussent les acteurs régionaux vers une sortie de crise, Ryad jette de l’huile sur le feu… » Selon lui, les Occidentaux ont un vrai effort à faire, en convainquant l’Arabie saoudite qu’en attisant les tensions religieuses, elle joue un jeu dangereux.

>> Et aussi : Comment l’Iran est revenu au coeur de l’arène diplomatique

Quelles conséquences ?

Beaucoup d’experts prédisent une aggravation des guerres que se livrent Ryad et Téhéran par procuration, notamment en Syrie et au Yémen. « Tout ne va pas aller mal d’un coup », veut toutefois croire le chercheur de l’Iris, pour qui la situation serait bien pire si l’ancien président iranien Ahmadinejad, très conservateur et peu diplomate, était encore au pouvoir. Pour lui, cette nouvelle crise va surtout compliquer les efforts diplomatiques du successeur d’Ahmadinejad, le modéré Rohani, qui a d’ores et déjà commencé à calmer le jeu en condamnant, certes, l’exécution de Nimr, mais aussi les attaques contre les représentations saoudiennes en Iran.

Quelle sortie de crise ?

Il est trop tôt pour prévoir comment la situation va évoluer et si la crise entre les deux rivaux va durer. Mais un premier rendez-vous décisif se tiendra en février : les législatives en Iran. « Cette crise donne du grain à moudre aux plus conservateurs face à Rohani, analyse Thierry Coville. Eux vont faire des déclarations incendiaires, entrer dans le jeu de la surenchère. Mais a priori, Rohani devrait l’emporter ». Malgré tout.

Mots-clés :