Les voix de Clément Abaïfouta et Souleymane Guengueng vont porter celles de milliers de personnes, emprisonnées arbitrairement, battues et opprimées comme eux. Ces voix sont fermes. Distinctes, précises. Les deux hommes sont prêts à affronter, «les yeux dans les yeux», dès lundi, Hissène Habré, l'ancien président du Tchad, accusé de crimes contre l'humanité.

25 années d'efforts

«Ce procès est le courronnement de vingt-cinq ans de lutte, de sacrifices, de frustrations et de patience. Pour les milliers de victimes que nous sommes, il est l'aboutissement de tous ces efforts consentis. Cette date du 20 juillet 2015 est à crytalliser dans la vie de chacun de nous mais aussi un tournant pour le pays, et le continent tout entier.» Clément Abaïfouta aurait bien sûr préféré que le chef de ses bourreaux soit jugé au Tchad. Mais, à la suite de bien des heurts politiques, l'affaire a été «dépaysée». Elle se déroulera à Dakar, au Sénégal, sous les auspices de l'Union africaine. Et «c'est une première», exulte le plaignant: «C'est l'Afrique qui juge l'Afrique». «Ce procès est rééllement une victoire. Si Dieu l'a permis, c'est pour que le changement puisse se produire», triomphe déjà Souleymane Guegueng, le premier à avoir dénoncé le régime de Habré, il y a vingt-quatre ans.

«Je suis venu au Sénégal avec l'espoir»

Joint au téléphone par 20 Minutes alors qu'il se trouve dans la capitale sénégalaise, Clément Abaïfouta s'empresse: «Les dictateurs sont partout. Ils tuent, ils violent, ils frappent comme ils veulent. Ils se comportent comme des Dieux. Il faut que la justice les rattrappe». Présent à N'Djamena au Tchad, où il continue de vivre, pour témoigner au procès de 29 complices présumés du «Pinochet Africain», l'ex-prisonnier assure qu'il «ne doute de rien». Le président déchu après huit années de pouvoir, renversé en 1990, va-t-il nier, lui aussi, les violations massives des droits humains dont on l'accuse ? «Des surprises, il y en a toujours. Je suis venu au Sénégal avec l'espoir, et la volonté de regarder droit dans les yeux cet homme, à qui je vais raconter les conditions inhumaines de détention dans lesquelles j'ai vécu», promet Clément Abaïfouta, par ailleurs président de l'Association des victimes des crimes du régime, soutenue par l'organisation de défense des droits de l'Homme Human Rights Watch.

«Je suis vivant, mais brisé»

Arrêté «le 12 juin 1985, j'ai passé quatre ans en prison. Quatre ans d'inexistence et de maltraitances. J'ai enterré de mes propres mains ceux de mes collègues qui sont morts en détention. Je suis vivant, mais brisé». Le Tchadien suppose qu'il a été interpellé parce qu'à l'époque, à ses 23 ans, il venait d'obtenir une bourse pour suivre des études en Allemagne. «Je n'ai jamais été soldat, ni politicien. Etre boursier, était donc un pêché.»

Comme Jacqueline Moudeïna, principale avocate des parties civiles au procès de Hissène HabréClément Abaïfouta est persécuté. Depuis sa libération en 1989, son quotidien «est jalonné de menaces, intimidations et nouvelles interpellations. La vérité dérange. Nous autres victimes, nous sommes construit un moral de fer pour résister. Pour réécrire l'histoire du Tchad». Le procès «doit servir à tous les dirigeants de l'Afrique», espère Souleymane Guengueng. Il permettra aux juges d'exhumer les archives du régime, ses charniers, et sa correspondance avec les services secrets «amis» du pays. Quitte à embarrasser.

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