Au Japon, un site propose de «louer un vieux» pour réconcilier les générations

JAPON Takanobu Nishimoto, un styliste japonais qui déplore le manque de communication entre les classes d'âge, a décidé de donner de sa personne...

Mathias Cena

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Takanobu Nishimoto, un «vieux à louer».

Takanobu Nishimoto, un «vieux à louer». — M.CENA/20 MINUTES

De notre correspondant à Tokyo,

«Un jour dans le train, j’ai entendu des lycéennes rire entre elles en traitant un homme de vieux dégoutant.» Pour Takanobu Nishimoto, c’est comme un déclic. Depuis 2012, ce styliste de 47 ans consacre une bonne part de son temps libre à ce qu’il a baptisé avec humour une «location de vieux» («ossan rental»), afin de réhabiliter les ossan, ces hommes japonais d’âge mur, raillés et méprisés par une grande partie de la population.

L'ossan est «casse-pied, pervers, dégarni, parle fort et sent mauvais»

«Il y a un fossé entre les jeunes et les ossan, une totale incompréhension et une absence de communication», regrette-t-il. Contrairement au mot «oji-san» relativement neutre, qui désigne un «oncle» au sens large, un homme qui a dépassé la trentaine mais n’est pas encore un «papy», le diminutif «os’san», très familier, moqueur et souvent péjoratif, qualifie dans l’esprit des Japonais, jeunes et moins jeunes, un homme «casse-pied et un brin pervers, dégarni, qui parle fort, sent mauvais, est arrogant et se croit important», explique Takanobu Nishimoto. «Je voulais donc montrer aux gens qu’il existe des ossan sympas, qui encouragent les jeunes.»

Sur son site, on l’ajoute à son panier comme une marchandise, en précisant la date, le nombre d’heures et le lieu de la «livraison». Pour 1.000 yens (environ 7,5 euros) de l’heure, on peut faire appel à ses services, se faire accompagner par lui pour tout et n’importe quoi: «Les clients veulent souvent un compagnon pour aller boire un coup, ou juste me demander conseil. Il est aussi arrivé que quelqu’un me demande de l’accompagner à un cours de taishi, de l’aider à chercher son chat ou de baptiser son hamster.» Il refuse en revanche tout contact de nature sexuelle.

Marié à une jeune femme de 29 ans, «ça rassure les clientes»

A raison d’une dizaine de clients par semaine, en moyenne pour deux heures, Takanobu Nishimoto dit avoir eu 1.500 clients depuis trois ans, en majorité des femmes plus jeunes. Sur son site, il précise d’ailleurs qu’il est marié à une jeune femme de 29 ans: «Ça rassure les clientes».

Au fil des «locations», cet ossan atypique qui a écrit un livre sur son expérience écoute les gens, distille les conseils, rassure comme un bon copain, de son débit rapide et gouailleur: «Au début, je prenais un peu les jeunes de haut, c’est aussi pour ça que les ossan ne sont pas aimés. Maintenant, je me mets à leur niveau, et j’apprends beaucoup.» Sa plus jeune cliente, une jeune écolière complexée, a fait appel à lui pour lui demander «est-ce que je suis moche?». Il dit lui avoir parlé de la beauté intérieure et de l’importance du sourire.

«Les ossan n’aiment pas leur vie, donc les jeunes n’aiment pas les ossan»

Vêtements à la mode, propre sur lui et attentif, Takanobu Nishimoto s’excuse de croiser les jambes, puis explique qu’il ne se considère lui-même qu’à moitié ossan, car il «essaie d’éviter de tomber dans leurs travers». «Les hommes japonais passent en général leur vie en costume-cravate. Ils n’ont pas de vie en-dehors du travail, ne prennent pas de congés, n’ont pas de loisirs ni de passe-temps: ils ne sont pas marrants.» Pour lui, «les ossan n’aiment pas leur vie, c’est pour ça que les jeunes n’aiment pas les ossan», promesses d'un futur terne.

A-t-il redoré le blason des ossan? Il reconnaît que «la tâche est trop vaste. Mais mon image à moi s’est améliorée», plaisante-t-il. A Osaka, la deuxième métropole du Japon, un compère, avec qui il partage son site, œuvre aussi pour combler le fossé des générations. Une location à la fois.

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