Naufrages de migrants: La peur de l’immigration est-elle plus forte que l’empathie?

MONDE La multiplication des drames en Méditerranée ne déclenche pas l'élan de solidarité que l'on pourrait attendre…

Audrey Chauvet

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Amnesty International, Paris Protest, European leaders were confronted on Monday with a full-blown humanitarian crisis in the Mediterranean, as estimates that as many as 900 migrants may have died off the Libyan coast this weekend prompted calls for a new approach to the surging number of refugees crossing from Africa and the Middle East./FREINDORFANIA_082827/Credit:ANIA FREINDORF/SIPA/1504210838 Lancer le diaporama

Amnesty International, Paris Protest, European leaders were confronted on Monday with a full-blown humanitarian crisis in the Mediterranean, as estimates that as many as 900 migrants may have died off the Libyan coast this weekend prompted calls for a new approach to the surging number of refugees crossing from Africa and the Middle East./FREINDORFANIA_082827/Credit:ANIA FREINDORF/SIPA/1504210838 — ANIA FREINDORF/SIPA

Trois cents naufragés, 500, 800… Les hécatombes se suivent mais ne semblent pas susciter une forte empathie en Europe. Depuis le début de l’année 2015, près de 2.000 personnes ont trouvé la mort en tentant de traverser la Méditerranée pour gagner le rivage européen, où l’opinion publique est loin d’être unanime sur l’accueil à leur réserver.

Une indifférence française

«Les gens en France ne se sentent pas concernés, car cela paraît très loin», témoigne Sylvie Houedenou, coresponsable de la commission «Personnes déracinées» chez Amnesty International. Lorsqu’elle rencontre des Français lors des opérations de sensibilisation, elle constate qu’«ils sont assez centrés sur leurs problèmes personnels, préoccupés par la situation économique et se disent que ce qui se passe est triste mais qu’on ne peut rien y faire.»

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Vu de France, les rivages italiens où débarquent les migrants peuvent paraître lointains, tout autant que les décisions qui se prennent dans les bureaux de Bruxelles. «On voit aussi refleurir des questions comme: "Pourquoi ce serait à la France d’apporter de l’aide au reste du monde?", on entend dire qu’après tout les gens qui se sont embarqués connaissaient les risques…», ajoute Pierre Tartakowsky, président de la Ligue des droits de l’homme (LDH). Révélateurs de ce sentiment d’impuissance, la mobilisation organisée ce lundi à Paris par la LDH en mémoire aux morts des derniers jours n’a pas rassemblé au-delà des sympathisants habituels et les associations n’ont pas constaté une recrudescence de dons ou de soutiens ces derniers jours.

Peur, hantise, racisme

Au-delà de la simple indifférence, une partie de la population affiche clairement son refus de venir en secours aux migrants. «Arrêter toute sorte d’aide, arrêter le social», «Qu’ils restent chez eux car il y en a beaucoup trop chez nous», «Retour à l’envoyeur»: les médias reçoivent quotidiennement ce type de commentaires sous les articles traitant des migrants.

«Les sentiments de certains Français sont, je pense, dominés par la hantise de l’immigration, analyse Michel Wievorka, sociologue et directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (Ehess). S’y ajoutent une crainte économique, le racisme et la peur de l’islam: certains se demandent si ces gens qui viennent de Libye ou de Syrie ne vont pas amener avec eux l’islamisme et le terrorisme.» Ces réactions de rejet et de peur sont aggravées par une méconnaissance des véritables chiffres de l’immigration, estime le spécialiste.

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«Nous ne sommes pas actuellement face à un afflux monumental de migrants, note Jean-Claude Mas, secrétaire général de la Cimade, un réseau d’aide aux migrants et aux réfugiés. On donne une dimension exagérée à ces migrations, on les considère comme un problème alors que le monde s’est construit par l’immigration, on assimile les demandeurs d’asile politique et les réfugiés économiques qui fuient l’extrême misère… On parle très mal de ces drames.»

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Les Italiens se sentent trahis

Faute de mobilisation de l’opinion publique, les gouvernements européens trainent des pieds. En Italie, cette inertie de l’UE fait enrager et des mouvements d’extrême droite comme la Ligue du Nord en profitent. «Les populistes trouvent ici un terrain fertile, témoigne Alberto Toscano, correspondant en France du quotidien Italia Oggi. Les Italiens considèrent que l’Europe est absente et hypocrite, ils sont en particulier très déçus de la France qui a poussé à mener la guerre en Libye en 2011 et qui n’en assume pas maintenant les conséquences.»

«On ne peut pas se désintéresser de ces drames comme s’ils étaient inévitables, martèle toujours Pierre Tartakowsky, le président de la LDH. Certes ces gens ont fui la guerre, ils sont tombés dans les pattes de passeurs sans foi ni loi, mais c’est aussi le refus drastique des politiques européennes de leur accorder l’asile qui est à l’origine des drames.»