A Niamey et Zinder, des émeutes anti-Charlie Hebdo ont fait dix morts au Nige
A Niamey et Zinder, des émeutes anti-Charlie Hebdo ont fait dix morts au Nige - AFP

Des églises incendiées, dix morts, des dizaines de blessés... Depuis vendredi, le Niger s'est embrasé, répondant par des émeutes à la nouvelle Une de Charlie Hebdo qui a publié mercredi une nouvelle caricature du prophète Mahomet. Pourquoi le Niger s'embrase-t-il? Mathieu Pellerin, Chercheur à l'IFRI et gérant de CISCA, spécialisé sur le Sahel et le Maghreb répond aux questions de 20 Minutes.

La violence des manifestations est-elle vraiment liée aux caricatures ou est-ce une explosion de colère générée par une crise sociale ou politique?

C’est un mélange des deux. L’initiative des rassemblements est le fait de quelques petits groupes isolés et de quelques imams à la suite de la prière du vendredi. Ensuite, des jeunes mécontents et des partisans de l’opposition sont venus gonfler les rangs des manifestants. L’opposition a sans doute cherché, et cherchera encore, à instrumentaliser cette question sensible pour fragiliser le pouvoir nigérien à l’approche de la présidentielle. Mais sur le fond, il faut bien avoir en tête que l’opposition aux caricatures est partagée par l’ensemble des croyants nigériens, y compris les plus modérés. Si la seule publication de caricatures n’a jamais mobilisé les foules, c’est davantage le fait de voir leur Président venir soutenir Charlie Hebdo qu’ils dénoncent. Ils ont vu dans le dernier numéro de Charlie Hebdo une provocation et une offense faite à l’Islam et tiennent leur Président pour complice de cette offense du fait de sa présence à la marche.

Est-ce que les djihadistes sont nombreux dans ce pays?

Le Niger connaît une poussée très importante de l’islam radical, principalement d’inspiration wahhabite comme au Mali voisin. Le Niger est d’ailleurs, parmi les pays du Sahel, le premier destinataire des donations des pays du Golfe. Ces manifestations au Niger, au Sénégal ou au Mali sont davantage l’expression de cette influence plutôt que le fait de groupes djihadistes. Le pays compte des cellules dormantes d’AQMI, d’Al Mourabitoun et du MUJAO dans les régions d’Agadez, de Tahoua, de Tillabery. La région de Diffa abrite, elle, des cellules de Boko Haram. 

Est-ce qu’il existe des crispations entre religions préexistantes aux attentats de Charlie Hebdo?

Non, les seules crispations religieuses qui existent depuis une quinzaine d’années au Niger opposent différents courants de l’islam. Les tenants de l’islam wahhabite ne cessent de gagner en influence sur le champ politique. Ils ont déjà fait plier les autorités sur un certain nombre de sujets sociétaux touchant aux droits de la femme, au bien-fondé de l’organisation d’un festival de mode, etc… 

Est-ce que les Français étaient déjà sous haute sécurité dans ce pays?

Bien sûr. Les Français ont été la cible d’enlèvements depuis le début des années 2000 et des attentats ont visé les intérêts français. En juin 2013, un attentat meurtrier contre Areva à Arlit, dans la région d’Agadez, a été revendiqué par le MUJAO. La menace reste intacte mais tout dépend des régions. Les régions d’Agadez, de Diffa, de Maradi et de Tahoua sont particulièrement déconseillées en raison du risque terroriste.

Est-ce que les caricatures de Charlie Hebdo avaient déjà eu ce genre de répercussions dans ce pays?

Non, jamais. En revanche, en 2012, la plus grande église de Zinder avait été saccagée lors des manifestations dénonçant le film islamophobe L’innocence des Musulmans.

Est-ce que cette nouvelle Une de Charlie risque de relancer une vague de violences contre les Français à l’étranger comme ça a pu être le cas en 2012?

Ce n’est pas à exclure car la situation est extrêmement sensible. Charlie Hebdo a publié une nouvelle caricature pour montrer aux terroristes qu’ils n’avaient pas le dernier mot, et depuis on observe un sursaut laïc en France. Or, les violences actuelles sont largement basées sur l’incompréhension de cette réaction. Là où nous voyons un attachement indéfectible à la liberté d’expression et à la laïcité, les populations ailleurs dans le monde y voient de la surenchère. Il faut y prêter attention. La laïcité est un mot qui sonne creux pour les populations chrétiennes ou musulmanes à travers le monde. Du coup, le fait que la France ne reconnaisse pas le blasphème est un non-sens pour elles. Un de mes contacts au Niger qui a soutenu les manifestations a même cité le Pape en exemple pour étayer le fait que Charlie Hebdo insultait leur religion…

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