«Nous sommes et serons toujours une nation d'immigrants.» C’est en ces termes que Barack Obama a conclu jeudi soir depuis la Maison Blanche son discours annonçant un permis de travail à quelque cinq millions de clandestins, sur un total de 11 millions vivant aux Etats-Unis sous la menace d'une expulsion.

François Durpaire, maître de conférences à l’université de Cergy-Pontoise et auteur d’une Histoire des Etats-Unis (Puf), explique ce que cette réforme de l’immigration pourrait changer pour ces sans-papiers comme pour la société américaine, si elle était appliquée.

Quel impact concret va avoir cette mesure sur la société américaine?

La première chose, c’est que cela va faciliter, voire changer la vie de 5 millions de personnes sans-papiers aux Etats-Unis. Ensuite, parmi ces cinq millions de personnes, il y a des travailleurs peu qualifiés, mais il y a aussi des ingénieurs. La Silicon Valley appuie depuis longtemps ce type d’action politique.

On sait par exemple que, chez Microsoft, les trois quarts des ingénieurs qui travaillent sur Windows sont Indiens, dont certains n’ont pas un statut totalement légal. Et l’an dernier, Mark Zuckerberg avait publié une tribune dans le Washington Post expliquant que se priver des talents des migrants dans une société de la connaissance, c’était comme si on avait voulu faire la révolution industrielle sans source d’énergie.

De plus, il ne faut pas oublier que ces cinq millions de clandestins en moins, ce sont cinq millions d’imposés en plus. Ce qui est considérable pour l’économie américaine! Comme Obama l’a souligné dans son discours cette nuit, ce n’est pas une amnistie, bien au contraire: c’est l’état actuel des choses qui pouvait s’apparenter à une amnistie.

Beaucoup saluent le «courage» d’Obama. Est-ce une si grande rupture dans la politique d’immigration américaine?

Ce n’est pas une rupture, puisque chaque président, républicain comme démocrate, a régularisé des sans-papiers. Bill Clinton l’a fait par exemple, et on se souvient des régularisations massives de 1986, sous Ronald Reagan. Mais ici, c’est sans commune mesure. C’est la plus grande régularisation de l’histoire du pays. Pour retrouver l’ampleur de ce qu’envisage de faire Barack Obama, il faut remonter à la loi de l’immigration de 1965 de Lyndon Johnson.

Peut-on considérer que Barack Obama construit avec cette mesure son héritage politique?

Clairement. Barack Obama va entrer dans l’Histoire comme le premier candidat noir à être devenu président des Etats-Unis, pour avoir mis en place l’Obamacare - qui ne devrait pas pouvoir être remis en cause par la victoire, massive mais pas assez importante des républicains aux Midterms [les élections législatives de mi-mandat] - et pour avoir imposé une politique étrangère différente de celle qui se pratiquait avant lui. Cette grande loi sur l’immigration en fait aussi le plus grand réformateur en la matière depuis 50 ans. Du moins en théorie.

Pourquoi dites-vous «en théorie»?

Parce que cette série de mesures n’est pas encore entrée dans les faits. Ce n’est même que le début de la bataille. Le Congrès va proposer – notamment les sénateurs — un plan alternatif, car les républicains ne peuvent pas rester dans la seule critique. De plus, ils vont tenter de bloquer la mesure du président du point de vue budgétaire. Il ne peut y avoir de politique publique d’immigration sans le Congrès, puisque c’est lui qui la finance. C’est une contre-offensive du Congrès qui s’annonce, un véritable rapport de force. Et, peut-être qu’au terme de cette bataille, un compromis sera trouvé sur ce dossier.