Pas le genre à en faire des tonnes. Pourtant, Robert Fisk, 61 ans, a vu plus que son quota de guerres, de morts, de souffrances et de larmes. Comment pourrait-il en être autrement après plus de trente ans au Proche-Orient ? De l'Iran à l'Irak, en passant par la guerre du Liban de 1975 à 1991 ou encore l'Afghanistan, Fisk, « Fisky » comme le surnomment ses amis, est allé partout. De ses plongées dans le bain bouillonnant des conflits, il a ramené des milliers de reportages, pour le Times, puis pour l'Independent, quotidiens britanniques de référence, ainsi que deux pavés d'un millier de pages, La Grande Guerre pour la civilisation, et, tout juste traduit en français, Le Liban, nation martyre. Il s'est aussi forgé une réputation sans faille. Celle d'un type absolument intègre. Super-gonflé, super-doué. Du genre à envoyer trois reportages par jour au Times au plus fort de la guerre libanaise.Les journalistes du monde arabe, qui le considèrent quasiment comme le seul reporter occidental « intègre », l'adulent. Il faut dire qu'il n'a jamais hésité à critiquer pêle-mêle le soutien américain aux régimes corrompus du monde arabe et l'indécente mainmise politique et financière de Yasser Arafat sur l'Autorité palestinienne. Cela lui a valu quelques accusations infondées d'antiaméricanisme et autant de volées de bois vert de la part du chef de l'Autorité palestinienne. Et trois convocations-interviews d'Oussama ben Laden avant les attentats du 11 Septembre 2001. Quand il rencontrait les journalistes, c'est le chef d'Al-Qaida qui le sollicitait. Pas l'inverse. Au cours de ces entretiens fleuves, le leader terroriste exposait sa vision unilatérale du monde. « Il y avait en lui quelque chose d'inquiétant, car il possédait cette qualité qui distingue les hommes prêts à se battre », détaille Fisk. Robert Fisk, c'est un peu une star de la presse écrite comme il n'en existe plus. Témoin autant qu'acteur des conflits qu'il couvre. Cet été, pendant la guerre entre Israël et le Hezbollah, il a consigné quotidiennement ses impressions, sorte de journal, très peu sobrement intitulé Le Liban, nation martyre Post-sriptum à une tragédie. Il termine avec la certitude de devoir un jour « écrire un autre paragraphe, un autre chapitre qui tremperont à nouveau ces pages dans le sang ». Comme si l'air de la guerre devait le rattraper, inlassablement. Armelle Le Goff