Les chrétiens d'Irak fuient vers le nord du pays.
Les chrétiens d'Irak fuient vers le nord du pays. - S.HAMED / AFP

Un véritable «nettoyage ethnique». Voilà ce dont l’Etat islamique est accusé en Irak par une partie de la communauté internationale, dont Amnesty International s’est fait la porte-parole. La communauté chrétienne, soit 300.000 individus, est sous la menace des djihadistes. De passage à Paris, dans les locaux de 20 Minutes, Michel Varton, le directeur de l’ONG Portes ouvertes, qui vient en aide aux chrétiens persécutés dans le monde, a fait le point sur la situation.

 

Les persécutions des chrétiens d’Irak sont-elles apparues avec l’Etat islamique?

Non, elles datent en fait de la première Guerre du Golfe. Avant cela, l’Eglise était protégée par le régime et jouissait d’une certaine liberté en Irak, même si elle était limitée. Puis l’intervention américaine a nourri l’assimilation des chrétiens aux Américains, et conduit à un premier exode vers le Nord et la partie kurde, moins affectée par la guerre civile. L’invasion de l’Irak en 2003 a ensuite renforcé les sentiments anti-occidentaux et donc anti-chrétiens, ce qui s’est traduit par plus de discrimination à l’embauche, dans l’éducation et dans les achats quotidiens, plus chers pour les chrétiens que pour les musulmans. En 2013, avant la prise de Mossoul par l’Etat islamique, les chrétiens d’Irak formaient la quatrième communauté chrétienne la plus opprimée sur la planète, selon notre index mondial de la persécution.

En quoi l’Etat islamique a-t-il renforcé la menace à leur encontre?

Il s’agit d’extrémistes qui menacent la survie même des chrétiens en Irak. Il y a six mois, on estimait que 300.000 d’entre eux y vivaient: depuis, 70.000 se sont réfugiés à Erbil et 60.000 à Duhok, au Kurdistan. A Mossoul, la ville prise par l’Etat islamique en juin, 25 familles ont souhaité rester sur place; cinq se sont converties à l’islam pour survivre, tandis que nous sommes sans nouvelles des 20 autres… Désormais, soit les familles se convertissent ou paient une taxe spéciale, soit elles meurent. La cruauté de ces extrémistes musulmans est sans borne. Aux points de contrôle de Mossoul, l’Etat islamique confisque tous les biens des réfugiés: voitures, alliances, argent… Un témoin nous a dit avoir vu un djihadiste récupérer 15 centimes sur un bébé, ou encore un homme se faire décapiter devant sa femme pour avoir demandé des explications.

Vers qui les chrétiens se retournent-ils?

Aujourd’hui, ils se sentent trahis par le gouvernement irakien et par leurs voisins musulmans qui ont profité de la situation pour piller leurs maisons, et n’ont pas confiance dans les Kurdes. Il leur reste donc les Eglises.

Quel est le rôle de Portes ouvertes, dans ce contexte?

Depuis la première Guerre du Golfe, nous travaillons en Irak en permanence avec toutes les Eglises: orthodoxe, chaldéenne… On s’appuie par ailleurs énormément sur les autochtones -notamment une ONG kurde-, qui ont l’avantage de pouvoir aller où l’on ne peut pas et de parler la langue locale. C’est la particularité de Portes ouvertes, on n’envoie pas d’humanitaires sur place. Au départ, notre action consiste à créer des écoles ou encore à financer des projets via le microcrédit, de manière à aider les populations à bien vivre. En raison des événements, nous sommes désormais obligés d’apporter aux chrétiens une aide d’urgence. Grâce aux dons, nous finançons nos partenaires locaux, qui s’approvisionnent alors sur place et viennent en aide aux chrétiens, mais aussi aux musulmans qui nous le demandent. Compte tenu de l’horreur de ce qui se passe là-bas, nous apportons également une aide post-traumatique aux populations.

La France a accueilli récemment 55 chrétiens d’Irak. Qu’en pensez-vous, vous qui travaillez plutôt à améliorer leurs conditions de vie sur place?

Il y a évidemment des victimes qui n’ont pas le choix. Ce n’est pas à nous de prendre une décision pour ces gens-là. Mais le Moyen-Orient doit toutefois rester multiculturel et multiconfessionnel. Si tous les chrétiens d’Orient trouvaient refuge en Occident, ce serait une catastrophe humanitaire, mais aussi une perte civilisationnelle immense. Si on renonce à l’objectif de maintenir la présence chrétienne en Irak, alors quelque part on aura perdu.

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