Certains sont venus de Turquie, d’autres d’Irak, et bénéficient du statut de réfugié politique. Au lendemain de la manifestation parisienne où les Chaldéens de France ont témoigné leur soutien à leurs frères irakiens, l’heure est à l’inquiétude pour les proches restés à Mossoul, où les djihadistes de l’Etat islamique (EI) persécutent les chrétiens. Sur les 20.000 membres que compte la communauté chaldéenne de France, environ 8.000 sont installés à Sarcelles (Val-d’Oise). Sur la longue avenue du 8 mai 1945, où commerces africains, juifs et arabes cohabitent, 20 Minutes est allé à la rencontre de ces chrétiens qui ont fui l’Irak mais qui ont encore des proches au pays.

Avec Saddam, «on pouvait dormir tranquille»

C’est l’un des cafés fréquentés par les Arabes, musulmans et chrétiens. Sur la terrasse ombragée, Khalid, la cinquantaine, se remémore ses huit années passées dans l’armée irakienne pendant la guerre entre l’Iran et l’Irak, dans les années 80, et sa vie à Bagdad. «J’ai grandi avec les musulmans, on vivait mélangés, sans savoir qui était chrétien ou musulman.» Arrivé en France il y a une vingtaine d’années avec sa famille, Khalid souhaite ardemment la chute des djihadistes et regrette le temps où Saddam Hussein était au pouvoir. «C’était le bonheur à l’époque. Il y avait du travail et on vivait en sécurité. On pouvait dormir tranquille en laissant les portes de nos maisons ouvertes», déclare-t-il.

Fuir pour avoir un avenir

Un peu plus loin, toujours sur l’avenue du 8 mai 1945, se trouve «le café des Irakiens», tel qu’il est surnommé dans le quartier. Sur la terrasse carrelée, une douzaine d’hommes sont attablés. Parmi eux, Suhail, la soixantaine élégante. Originaire de Mossoul, il s’est installé à Sarcelles en 1996 «pour offrir un avenir et une vie sereine à [sa] fille, qui n’avait que trois ans à l’époque». Issu de l’une des plus grandes et anciennes familles chrétiennes de Mossoul, il a quitté sa vie confortable d’ingénieur en agroalimentaire et a vendu tous les biens qu’il possédait en Irak pour venir en France. «Notre famille était à Mossoul depuis plus de trois cents ans, et comptait des ingénieurs et des professeurs d’université. Mais ces temps-là sont aujourd’hui révolus», déplore-t-il.

L’inquiétude pour les proches restés à Mossoul

Si Suhail se réjouit de la vie paisible qu’il mène à Sarcelles, c’est désormais pour les autres membres de sa famille, qui n’avaient pas fui le pays, qu’il s’inquiète. Nombre de ses proches ont été visés par les djihadistes de l’EI, qui ont lancé un ultimatum aux chrétiens de Mossoul les enjoignant à se convertir, partir ou mourir. «Mes cousins et leurs enfants restés là-bas ont vu leur maison marquée de la lettre arabe «ن» («noon» qui correspond au «n», pour nazaréen) et ont fui aussitôt», témoigne Suhail.

Dans l’urgence, c’est vers le Kurdistan que les chrétiens sont partis trouver un premier refuge. Retourner en Irak, Suhail n’y pense pas, «sauf peut-être pour voir ma famille, qui pour l’instant n’envisage pas de quitter l’Irak malgré le danger».

De son regard bleu perçant, il s’interroge sur le pouvoir du califat autoproclamé et se demande de quels soutiens internationaux il bénéficie. «Ils ont forcément reçu une aide matérielle, dit-il. Mais les forces de l’EI sont peu nombreuses. Je suis sûr que lorsque Bagdad décidera d’attaquer, le califat tombera», espère-t-il.

Partir et tout abandonner derrière soi

Au départ en retrait, Gassan rejoint la tablée au milieu de la conversation. C’est le dernier arrivé de la bande. Installé à Sarcelles en 2010, le trentenaire est amer. «Nous étions commerçants à Mossoul. Ma famille avait des boutiques et nous menions une vie prospère. Mais dès 2007, la situation s’est dégradée pour les chrétiens. Nous avons dû brader nos biens et abandonner les autres. Mon père a travaillé trente ans pour s’offrir une maison et a été contraint de tout laisser derrière lui», déplore-t-il. A la question «quel est votre pays aujourd’hui?», Gassan répond sans hésiter «la France». «Je ne retournerais pas en Irak pour un million de dollars!»

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