A Bab Labengnam au Laos, une carcasse rouillée de bombe exposée tel un trophée.
A Bab Labengnam au Laos, une carcasse rouillée de bombe exposée tel un trophée. - A. GELEBART / 20 MINUTES

Texte: Faustine Vincent / Photos: Alexandre Gelebart

De nos envoyés spéciaux au Laos,

La menace surgit au détour d'une paisible vallée, au milieu des champs et des rizières. Des paysans venus cultiver de nouvelles terres ont découvert une bombe, une présence a priori incongrue dans ce décor de carte postale. Cinq autres ont été trouvées à quelques dizaines de mètres. Ces trouvailles sont presque une routine: le Laos est le pays le plus pollué au monde par les bombes à sous-munitions.

Pendant les neuf ans qu'a duré la guerre du Vietnam (1964-1973), les Américains ont largué une bombe toutes les sept minutes en moyenne, dont plus de 270 millions sous-munitions, alors même que le Laos n'était pas impliqué dans le conflit. L'objectif était de neutraliser la piste Ho Chi Minh, une voie de ravitaillement des Vietcongs à la frontière. Les Américains larguaient aussi leur chargement explosif sur le pays pour revenir à vide sur leur base en Thaïlande. Mais 30% des bombes, amorties par la végétation, n'ont pas explosé à l'impact.

 50.000 victimes depuis 1964

 Quarante ans après la fin du conflit, le Laos est encore truffé de ces pièges mortels, en particulier au sud, dans la province de Savannakhet. Depuis 1964, ils ont fait 50 000 victimes, dont 60 % de tués et 23 % d'enfants, les plus touchés depuis 2011. Dans le pays, où 80 % de la population vit de l'agriculture, un champ sur deux est contaminé, selon Handicap International. Pour ceux qui réchappent à l'accident, la vie s'arrête d'une autre façon. Privés d'une jambe ou d'une main, incapables de travailler, ils sont souvent rejetés par leur famille qui voit en eux un fardeau supplémentaire.

C'est le cas de Kom, 26 ans. Le jeune homme, dont la main a été arrachée par une sous-munition en mai 2011 en cultivant la terre, a dû affronter la déception de sa mère, veuve, qui ne peut plus compter sur lui. Recroquevillé au pied d'un arbre de son village de Bab Labengnam, où une carcasse rouillée de bombe a été posée tel un trophée, Kom ose à peine parler, embarrassé par les regards curieux et moqueurs des villageois venus se masser autour de lui. Il cache son bras dans les plis de sa chemise et chuchote, avec un sourire gêné, qu'il aimerait avoir une femme, mais qu'il ne pourra pas faute de pouvoir subvenir à ses besoins. Il rêvait de faire de l'artisanat. Son unique horizon, désormais, c'est de «nourrir les animaux», la seule activité qui lui reste.

12.641 «restes explosifs» détruits

 Il a fallu plus de vingt ans avant que le Laos commence à déminer. Handicap International y participe depuis 1996 avec un budget de 1, 1 million d'euros par an. L'ONG a déjà détruit plus de 12 641 «restes explosifs de guerre». Mais Violaine Fourile, sa chef de mission déminage, estime qu'il faudra encore «cinquante ans pour dépolluer les zones prioritaires». Seul point positif: le nombre de victimes est passé de 300 à 100 par an depuis trois ans grâce au déminage et à la prévention, selon l'organisation. Mais plus le temps passe, plus la population croît, et est poussée à cultiver de nouveaux champs pour vivre. Au risque de s'exposer encore plus au danger.

>> Voir notre diapomara photo sur le Laos

Sous-munitions

Les bombes à sous-munitions sont des armes composées d'un conteneur regroupant jusqu'à plusieurs centaines de mini-bombes, appelées «sous-munitions». Les civils en sont les premières victimes. Le traité d'Oslo, signé en 2008, interdit notamment l'utilisation, la production et le stockage de bombes à sous-munitions. Il oblige aussi à dépolluer les zones affectées et à assister les victimes. A ce jour, 111 Etats l'ont signé, dont la France. Mais pas les Etats-Unis, responsables de la pollution au Laos.