- A. GELEBART / 20 MINUTES

Texte: Faustine Vincent / Photos: Alexandre Gelebart

De nos envoyés spéciaux au Laos,

Nang Kleu ne sait rien sur la guerre du Vietnam. A 33 ans, elle n'en a jamais entendu parler, ni par ses parents, ni dans son village de Ban Tamlouang, dans la province de Savannakhet, au sud du Laos. C'est pourtant à cause de ce conflit qu'elle a perdu sa fille de 9 ans et qu'elle risque aujourd'hui d'être amputée de sa jambe gauche. L'accident remonte à janvier 2012. Un groupe d'enfants avait trouvé des bombes à sous-munitions en se promenant dans la forêt. «Ils les ont ramenés devant la maison pour jouer avec», raconte-t-elle. Quand elle s'en est aperçue, Nang Kleu s'est élancée vers eux pour les en empêcher. Les bombes ont explosé avant. Quatre enfants ont été tués, et un blessé. La jeune femme s'en est sortie avec une fracture.

Tenue pour responsable 

Hospitalisée pendant un mois, elle est revenue brutalement au village, effrayée par les propos du médecin qui envisageait une amputation. La jeune femme a emprunté 2 millions de kips (190 €) à ses cousins pour tenter le «traitement traditionnel». Un sorcier lui a fait des décoctions à base de grenouilles et de racines dont il aspergeait sa jambe en soufflant dessus. Nang Kleu, dont la cheville enflée et purulente est assaillie par les mouches, croit que sa fracture est guérie, et ne s'inquiète plus que pour l'infection, malgré la douleur.

Poursuivie par le souvenir de l'accident, elle peine à réprimer ses larmes. «Vous avez de la chance, vous avez tous vos membres, glisse-t-elle en nous regardant. Pourquoi c'est tombé sur moi et les enfants ? Je leur avais dit de ne pas toucher aux petites bombes. Je ne veux plus jamais voir ça.» Son mari, paysan, la soutient, mais assure que «la vie est devenue plus difficile», sa femme ne pouvant plus l'aider. Tenue pour responsable de la mort des petites victimes par leurs parents, Nang Kleu se dit tourmentée par l'avenir de ses quatre autres enfants. Au village, l'accident – le deuxième mortel en deux ans – a servi de leçon : «Plus aucun enfant ne joue avec les petites bombes.»