La mannequin Winnie Harlow est atteinte de vitiligo.
La mannequin Winnie Harlow est atteinte de vitiligo. - Arthur Mola/AP/SIPA

Out les apollons dorés sur tranche et les sylphides éthérées ? Tandis que Winnie Harlow, atteinte d’une forme de dépigmentation de la peau appelée vitiligo, est le visage de Diesel et Desigual, Madeline Stuart est devenue le premier mannequin trisomique pro, Rebekah Marine, née sans avant-bras droit, défile avec son bras bionique et Shaun Ross, atteint d’albinisme, fait la une des magazines.

 

New @Desigual Spring/Summer campaign just dropped can’t wait for you Guys to see all the pics ! #LaVidaEsChula !

Une photo publiée par ♔Winnie♔ (@winnieharlow) le 16 Janv. 2015 à 11h32 PST

Winnie Harlow est le visage de la marque espagnole Desigual.

 

Une photo publiée par Rebekah Marine (@rebekahmarine) le 24 Août 2015 à 11h51 PDT

Rebekah Marine a défilé pour FTL Moda à la Fashion Week de New York en septembre 2015.

La mode, traditionnellement obsédée par les nymphettes et les éphèbes musculeux dorés sur tranche, semble s’enticher de plus en plus des tatoués, des vieux, des rasés, des handicapés et des déjantés. Les beautiful people ont-ils vraiment cédé leur place sur le podium aux freaks ?

 

Une photo publiée par FTL Moda (@ftlmoda) le 30 Déc. 2015 à 10h41 PST

Madeline Stuart défile pour FTL Moda à la Fashion Week de New York en septembre 2015.

« Le grand beau musclé, c’est so 1990’s ! »

 

Une photo publiée par Paul LEMAIRE (@paul.lemaire) le 18 Déc. 2015 à 9h42 PST

Paul Lemaire fait parti de l’agence Wanted.

 

Une photo publiée par stevinks (@stevinks) le 10 Déc. 2015 à 3h29 PST

Ink’s fait aussi parti de l’agence Wanted.

« Le grand beau musclé, c’est so 1990’s ! », lance Sylvie Fabregon, Head Booker (agent) chez Wanted, agence de mannequins spécialisée dans les « profils atypiques et hors normes ». « Nous recevons de plus en plus de demandes de mannequins avec une beauté différente. C’est-à-dire, des personnes qui dégagent une personnalité, qui marquent les esprits », constate l’experte.

 

Une photo publiée par Molly Bair (@molllsbair) le 27 Sept. 2015 à 10h50 PDT

La beauté atypique de Molly Bair a séduit Karl Lagerfeld, mais aussi Salvatore Ferragamo.

Et la fashion sphere de succomber aux sourcils épais de Cara Delevingne, à la bouche en cœur de Lindsey Wixson (l’un des mannequins les mieux payés en 2014 selon Forbes), ou aux dents du bonheur de Kelly Mittendorf. Et Karl Lagerfeld de déclarer sa flamme à la strange face de Molly Bair : « Elle a l’air tout droit sortie d’un film de science-fiction, une sorte d’E.T. de la beauté ».

La bouche en cœur du mannequin Lindsey Wixson.

« Des gens différents, fiers d’être différents »

La beauté telle que la mode la conçoit traditionnellement n’est plus d’actualité. « Le mannequin exprime les valeurs esthétiques propres à la mode d’une époque », explique Alessandra Fanari, journaliste et historienne de mode, enseignante à l’Istituto Marangoni.

>> En images : Les mannequins atypiques

Pour autant, le phénomène n’est pas nouveau. Jusqu’aux années 1950, les mannequins représentaient « l’idéal dominant basé sur des critères classiques et occidentaux ». Dès les années 1960 et 1970, « la très fine Twiggy ou la très, très grande Veruschka » et les premières covergirls black commencent timidement à remettre en cause le modèle.

 

Une photo publiée par @fashionandbeautytalk le 9 Janv. 2016 à 18h23 PST

Veruschka prend la pause dans une saharienne Yves Saint Laurent. Elle mesure 1m85 et chausse du 46. Une géante dans les années 1960.

La filiforme Twiggy, mannequin culte des années 1960.

Puis, au début des années 1980, Jean Paul Gaultier publie cette annonce dans le journal Libération : « Créateur non conforme cherche mannequins atypiques, gueules cassées ne pas s’abstenir. » « La référence absolue ! Le précurseur de la variété ethnique, générationnelle et qui a introduit les mannequins avec des particularités comme les piercings et tatouages », souligne Lionel Dejean, président de l’agence de mannequins City Models.

 

Une photo publiée par MODELS 1 (@models_1uk) le 3 Mars 2014 à 9h09 PST

Catherine Loewe et Evelyn Hall, deux mannequins séniors, défilent pour Jean Paul Gaultier en 2014.

Dans les années 1990, Calvin Klein cherche une icône hors-norme, il trouvera Del Keens.

En 2006, le subversif John Galliano recrée un Freak Show moderne, avec des nains, des géants, des jeunes, des vieux… « Des gens différents, fiers d’être différents et qui aiment leurs différences », résume Sylvie Fabregon.

La collection printemps-été 2006 de John Galliano (LORENVU/SIPA).

Des exceptions au milieu « de blondes aux yeux bleus, à la beauté très classique, qu’on finissait par ne plus les reconnaître », se souvient Lionel Dejean.

« En quête de nouveaux visages »

« La pensée postmoderne (Lyotard, Derrida) a remis en question la notion d’une vision unique de la beauté et la déconstruit au profit de la différence comme valeur esthétique, analyse l’enseignante Alessandra Fanari. Sociologiquement, cela correspond à l’état de nos sociétés multiculturelles, mixtes, transnationales. »

« Les gens en ont eu marre de voir des gens qui se ressemblent », confirme Sylvie Fabregon, de Wanted. Et depuis quelques années, « les personnalités plus fortes » se font de plus en plus remarquer sur les podiums et « dans une moindre mesure dans la pub, plus conformiste que la mode », précise Lionel Dejean. Le phénomène est accéléré par « une mode qui se renouvelle de plus en plus vite, qui doit réussir à ré-attirer l’œil du public », estime le président de City Models. « Avant les designers prenaient des mannequins stars ; aujourd’hui, ils partent en quête de nouveaux visages, qu’ils vont s’approprier et vouloir conserver en exclusivité pour eux », constate-t-il.

Pourquoi ? Le top atypique devient l’attraction du défilé.

« Le mannequin atypique doit servir quelque chose »

Le mannequin hors norme éclipse-t-il les créations du couturier ? « Il renforce au contraire l’idée de la marque ou du créateur », lance le patron de City Models. « Tout est une question de balance, tout dépend de l’imagerie que l’on veut donner à sa collection ou à sa maison. Le fait de choisir un mannequin atypique doit servir quelque chose. Si cela est fait gratuitement, par récupération, cela n’a aucun intérêt », considère le couturier Julien Fournié, qui a surpris en janvier 2013 en faisant défiler une femme enceinte.

Une femme enceinte au défilé haute couture printemps-été 2013 de Julien Fournié. (ALFRED/SIPA)

« Et si la mode était capable de montrer l’exemple ? », s’interrogeait ainsi Le Monde en février après la Fashion Week de New York qui avait mis des mannequins handicapés à l’honneur.

Ces passages remarqués éclipsent en fait une réalité sociologique : un manque flagrant de diversité ethnique et corporel dans le milieu. Le site américain Jezebel a constaté que 82,7 % des mannequins étaient des femmes blanches en 2013. Pas étonnant donc que les mannequins atypiques captent toute l’attention au sein d’une armée de clones…

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