Les locaux du Monde à Paris.
Les locaux du Monde à Paris. - REUTERS/Charles Platiau

Anaëlle Grondin

«Tout se passe dans la plus grande opacité, on ne sait pas grand-chose», ont déclaré plusieurs journalistes du Monde à 20 Minutes, en faisant allusion à l’arrivée prochaine sur le Web d’un nouveau site d’information participatif, le Huffington Post, en version française. Pourtant, le groupe Le Monde financera en partie ce projet et le quotidien national en sera partenaire. «On a été tenu à l’écart depuis le début, au niveau éditorial, du choix des personnes qui travailleront sur le site… Il faut pourtant être clair, même si ce n’est pas un projet de la rédaction du Monde, c’est quand même un projet de l’entreprise qui nous emploie. On a tout appris par la presse», a confié à 20 Minutes un des rédacteurs du journal, mécontent du manque d’informations en interne au sujet du lancement du Huffington Post, qui devrait se faire le 23 janvier.

«On ne veut pas que les lecteurs soient induits en erreur»

Aux Etats-Unis, le site connaît un véritable succès, avec environ 35 millions de visiteurs uniques chaque mois. Dans l’Hexagone, la marque n’est pas connue du grand public. Et c’est l’une des sources d’inquiétude de certains journalistes du Monde. «On ne sait pas comment le logo [du Monde] va apparaître sur le site, si ceux qui travaillent sur le Huffington Post vont se prévaloir du Monde. […] On ne veut pas que les lecteurs soient induits en erreur, ce sont deux sites différents», a expliqué à 20 Minutes Adrien de Tricornot, président de la société des rédacteurs du Monde (SRM). «J’attends de voir le côté éditorial. Il n’y a pas de procès d’intention. Mais Le Monde a une bonne image éditoriale et on a peur de l’abîmer», précise-t-il.

Vendredi dernier, la page d’accueil du futur Huffington Post français a été dévoilée par erreur à cause d’un bug. Il n’est pas certain qu’il s’agisse là de sa version définitive. Si c’est le cas, le logo vert «Le Huffington Post» en tête de page serait alors suivi de la mention «avec LeMonde.fr», dans la même typographie que celle utilisée par le journal puisqu’ils sont partenaires. Mais la mention placée à cet endroit sur le site pourrait entretenir l’amalgame chez les internautes.

La présence d’Anne Sinclair, autre source d’inquiétude?

Dans un article publié en fin de semaine dernière, L’Express faisait savoir que certains journalistes de la rédaction s’inquiétaient également du poids et du rôle d’Anne Sinclair. L’épouse de Dominique Strauss Khan, qui s’est rendue dans les locaux du Monde la semaine dernière, sera à la tête du Huffington Post français, animé par une dizaine de journalistes. «Ils redoutent que la présence de l’ancienne journaliste de TF1, qui sera partie prenante dans les choix éditoriaux, ne brouille l’image du Monde», peut-on lire sur le site de l’hebdomadaire. «L’entreprise fait ce qu’elle veut, Anne Sinclair ou pas, ce n’est pas le plus préoccupant pour nous. C’est la façon dont Le Monde va être utilisé», assure Adrien de Tricornot. D’après L’Express, «c’est au nom du Monde que l’ex-journaliste a pris contact avec de nombreuses personnalités pour qu’elles apportent leur contribution au site - l’ancienne Garde des Sceaux Rachida Dati, le socialiste Julien Dray ou encore le journaliste Alexandre Adler ont été approchés.» Déplorant la méthode, Adrien de Tricornot explique que c’est «sans doute parce qu’auprès des blogueurs et du public français Le Monde est plus vendeur car plus connu que le Huffington Post», avant de rappeler: «Mais on a qu’une participation minoritaire.»

«Ils auraient pu faire ça correctement»

Avec plusieurs autres journalistes de sa rédaction, il demande à la direction «des garanties» afin «qu’il n’y ait pas d’ambiguïtés pour le lecteur, au niveau éditorial». «On veut le plus de règles possibles pour que tout se passe dans la clarté. On fera des recours s’il le faut, on se réunit chaque semaine», ajoute-t-il en précisant: «Mais on n’a rien contre le lancement d’un nouveau site, on leur souhaite bonne chance, on attend de voir, ça peut être bien».

La question de l’avenir des rédacteurs du site LePost.fr, fondé en 2007 et appartenant au Monde, a également suscité les interrogations. Il ne sera plus alimenté une fois le Huffington Post lancé. Plusieurs rédacteurs ont été associés au projet de «HuffPost» français, souvent avec le statut de pigiste, mais quelques-uns sont partis «voyant la situation pourrir», a déclaré un autre journaliste du Monde à 20 Minutes. Là aussi, il serait question d’opacité. «Ils auraient pu faire ça correctement en informant tout le monde», a lancé cette source. Adrien de Tricornot refuse toutefois de parler de «tension» au sein de sa rédaction. Pour lui, il y a surtout «un sentiment général que tout [leur] échappe».