Dominique Strauss-Kahn dénonce un «lynchage médiatique». Après le tapage médiatique sur les SMS envoyés par DSK et parus dans l’affaire du Carlton de Lille, lui et Anne Sinclair vont porter plainte pour atteinte à la vie privée. Leurs avocats, Maîtres Henri Leclerc et Frédérique Baulieu, parlent d’«articles relevant du voyeurisme le plus détestable». Pierre-Olivier Sur, avocat spécialiste du droit de la presse, analyse les implications de la plainte sur le droit à la vie privée pour 20Minutes.

Anne Sinclair et Dominique Strauss-Kahn ont donné des instructions à leurs avocats pour saisir la justice à cause de «débordements» de la presse dans le cadre de l’affaire du Carlton. Ces requêtes semblent-elles légitimes?
La presse semble aujourd’hui se rattraper d’avoir soutenu Dominique Strauss Kahn quand tous les milieux informés évoquaient en OFF ses relations controversées avec les femmes. En d’autres termes, la presse avait concouru à une certaine omerta. Aujourd’hui, c’est au contraire un lynchage, avec les mêmes excès, mais de façon diamétralement opposée, qui s’est mis en place. C’est un phénomène classique auquel on a déjà assisté dans un contexte totalement différent, comme dans l’affaire Outreau par exemple. La presse avait d’abord tiré à boulets rouges sur les pédophiles présumés – et le mot présumé n’était écrit qu’en petits caractères… Puis elle a cloué au pilori les juges et les procureurs, en défendant avec acharnement des innocents condamnés à tort. Le phénomène d’emballement médiatique, dans une situation de volte face est alors décuplé. Le lynchage est absolu.

Est-ce traduisible en termes juridiques?
Anne Sinclair et Dominique Strauss-Kahn bénéficient évidemment d’une protection juridique. D’abord, la présomption d’innocence. Rappelons qu’avant l’affaire du Carlton, DSK a obtenu un non lieu à New York dans l’affaire Diallo et un classement sans suite à Paris sur le dossier Banon. Ensuite, chaque individu jouit de la protection de la vie privée. Certains éléments parus récemment dans la presse en constituent une violation manifeste. Enfin, évoquons le secret de l’instruction – qui, même réduit à un secret de polichinelle- doit demeurer un des principes essentiels de la procédure pénale et des libertés publiques. Cela mérite ici d’être rappelé! La preuve résulte du fait que chacun est aujourd’hui choqué par le déferlement médiatique sans limite provoqué par cette histoire. Anne Sinclair et Dominique Strauss-Kahn peuvent donc assigner autant de journaux qu’ils le souhaitent, des quotidiens nationaux comme des magazines people…

Est-ce un simple mouvement juridique de la part des avocats, ou peut-on penser que c’est aussi une stratégie de défense pour faire passer le couple pour des victimes?

Les avocats font à juste titre un effet d’annonce en disant stop. Ils ont raison de le signifier à la presse.

Anne Sinclair et Dominique Strauss-Kahn peuvent-ils remporter la partie?
Ils le peuvent, et ils pourraient aussi faire évoluer la protection de la vie privée en France. Les jurisprudences se construisent au gré de certaines affaires importantes. La protection de la vie privée fonctionne bien aujourd’hui, mais donne lieu à des condamnations symboliques, assorties de sanctions infimes. Ici, on pourrait passer à des sommes faramineuses en dommages et intérêts.

Sur la question du secret de l’instruction et de la présomption d’innocence, cette histoire est semblable à de nombreux autres cas, dans lesquels la presse relate des affaires en cours d’instruction...
Dans cette affaire, il y a quelque chose de particulier. Chacun est à même de la juger en morale. Et en droit. Lorsque les SMS ont été divulgués par la presse, je me suis demandé si dans les jours qui allaient suivre, un institut de sondages poserait la question: «DSK doit-il être mis en examen?» Une telle question aurait été malvenue dans des dossiers plus sophistiqués tels que les affaires Elf ou Clearstream. Ces affaires étaient bien plus difficiles à appréhender pour le public. Ici, du fait de la violation de la vie privée et du secret de l’instruction, ce ne sont plus un ou trois juges d’instruction qui sont désignés mais la France entière.

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