Image présentée par AP comme montrant le corps de Ben Laden, le 2 mai 2011
Image présentée par AP comme montrant le corps de Ben Laden, le 2 mai 2011 - AP Photo/Express TV

Attention, les liens contenus dans cet article mènent parfois vers la reproduction d’images qui peuvent heurter.

«Il n’y a aucun doute: il s’agit d’un montage», affirme André Gunthert, chercheur en histoire visuelle à l’EHESS, au sujet de la photo d’Oussama Ben Laden au visage tuméfié, qui circule depuis cette nuit. Et de fait, le haut du visage, ensanglanté, abîmé, ne ressemble en rien au bas, intact. Cela est d’autant plus frappant lorsque l’on voir la photo originelle (très connue) du bas du visage. Il devient alors évident que le haut a été ajouté par-dessus.

>> Suivez tous les événements en direct de la journée après la mort de Ben Laden par ici

«Quand on a appris qu’Oussama Ben Laden était mort, au desk Photo International de Reuters, à Singapour, explique sur son blog Russell Boyce, un journaliste de l’agence, nous ne pensions qu’à une chose: il faut que l’on voit la photo du cadavre. Le monde avait besoin d’une preuve tangible, d’une photo authentique, avant d’intégrer vraiment l’idée que l’homme le plus recherché de la planète (…) était mort.»

C’est alors que la photo du visage tuméfié du leader d’Al-Qaida est ressortie sur le Web. «Il y avait des pixellisations étranges, et du flou, et son visage était plus sombre en certains endroits. Surtout, la photo avait un air familier…» En cherchant dans des archives, le bureau de Reuters retrouve une photo de 1998. En la renversant à 180°, les journalistes se rendent compte que c’est la base du photomontage.

Le montage lui-même est assez ancien. «Il date au moins de 2010», précise André Gunthert, qui retrace l’origine de l’image. Elle avait en effet été utilisée ici dans un article négationniste expliquant que Ben Laden est mort depuis 2001. BuzzFeed estime de son côté que la photo traînerait depuis 2009. Pour le Guardian, la toute première publication de ce photomontage de Ben Laden, faite à partir du bas du visage du leader et du haut du visage d’un autre home ensanglanté et déformé, était sur un site du Moyen-Orient, themedialine.org, le 29 avril 2009, où déjà des doutes étaient émis sur la véracité de l’image.

Un impact réduit

En France, le figaro.fr a été le premier à publier cette image en une; puis leparisien.fr, suivi par le NouvelObs.com. Mais ce qui l’a crédibilisée dans l’Hexagone, c’est surtout sa reprise par l’AFP, avec une légende précisant, en anglais, qu’il s’agissait «supposément» de la photo de Ben Laden. Elle a d’ailleurs depuis été retirée.

La violence de l’image n’aura pourtant pas le temps d’avoir un impact, explique André Gunthert, car elle n’est passée pour vrai dans les medias traditionnels que quelques heures. Les télés pakistanaises, et des chaînes internationales, la diffusent encore à l’heure qu’il est. Mais cela ne saurait durer selon le chercheur, l’évidence du montage étant déjà largement connue.

«Les sites de Libération et du Monde n’ont pas repris la photo, préférant attendre de pouvoir la vérifier», (comme 20minutes) explique le chercheur.

Douter de l’événement

Mais du questionnement de la photo, on glisse vers un questionnement de l’événement lui-même, comme dans la vidéo ci-dessous, qui interroge «Ben Laden est mort?» et a pour titre non pas «la photo est un fake [fausse]» mais «la mort de Ben Laden est un fake».

Pour le gouvernement américain, il s’agissait d’arbitrer entre la volonté de montrer des images, pour asseoir le discours de Barack Obama prononcé cette nuit, et l’importance de ne pas en montrer, pour ne pas faire de Ben Laden un martyre. CNN cite les autorités américaines en expliquant qu’il existe des photographies du corps, avec une blessure par balle sur le côté de la tête, «qui montrent un Ben Laden qui n’est pas méconnaissable». «Aucune décision n’a encore été prise quant à savoir s’il faut divulguer ces photos, quand, et comment.»

Les résultats des tests ADN, qui viennent de révéler que Ben Laden a bien été tué par les forces américaines, mettront peut-être fin aux théories du complot, et pourraient pallier la nécessité d’obtenir des images. Peut-être.

Mots-clés :