MEDIAS - Davantage de concentration des médias, pluralisme, modèle économique. Danièle Giazzi, auteure d'un rapport sur les médias et le numérique, détaille sa vision d'Internet. Interview.
«Il faut réformer les entreprises de presse, ces structures qu’on n’a jamais osé toucher parce que c’est un secteur tabou», lance
Danièle Giazzi,
auteure d’un rapport sur les médias et le numérique rendu à l’Elysée. Pour faire un «état des lieux» précis à Nicolas Sarkozy, «qui tient beaucoup à ces questions», dit-elle, la secrétaire nationale de l’UMP aux entreprises a interrogé des grandes figures françaises des médias comme
Jean-Pierre Elkabbach ou Martin Bouygues. Mais peu de représentants du Net, si ce n’est Mats Carduner, le président de
Google France. Interview.
Internet est-il toujours présenté comme le grand méchant loup qui pique des lecteurs à la presse papier?
Non, pas du tout. Au contraire, Internet est une vraie chance pour les médias traditionnels de retrouver une nouvelle vie, un nouveau modèle économique. Mais attention, cette migration numérique doit être faite par des professionnels de l’information, des vrais journalistes. Il ne faut pas que les journaux tombent dans la facilité en prenant un webmaster à qui ils demanderont de remodeler un article issu du papier pour qu’il soit visible sur un écran. Le vrai danger, c’est de considérer ceux qui travaillent sur le Web comme des techniciens.
En mai dernier, Nicolas Sarkozy a dit: «Le problème d'Internet est considérable parce que, comment voulez-vous que les gens achètent leur journal en kiosque s'il est gratuit sur Internet?»… Qu’en pensez-vous?
Je dirais qu’Internet joue peut-être dans la baisse des ventes de la presse papier à hauteur de 20%, mais que le vrai problème des journaux en France n’est pas là. Le vrai souci, c’est qu’on ne trouve pas son journal dans un kiosque en bas de chez soi. Des kiosques isolés, souvent fermés. Les kiosquiers n’ont pas des horaires pratiques pour les lecteurs.
Votre rapport préconise plus de concentration des médias d’un côté et plus d’indépendance de la presse de l’autre, or cela paraît contradictoire. Si, par exemple, Bernard Arnault, le patron de LVMH, rachète tout, comment les médias dont il est propriétaire pourront-ils parler de LVMH?
Bouygues Télécom détient TF1, et pourtant, TF1 ne se gêne pas pour dire qu’en tant qu’opérateur téléphonique, Orange est mille fois meilleur que Bouygues Télécom. Si on ne libéralise pas les carcans qui empêchent la concentration des médias, les groupes ne seront rentables. Je ne veux pas que les médias français meurent accablés de taxes, d’impôts et de régulations et que des sites coréens censurés ou anti-démocratiques prennent leur place sur le Net. Je veux que mes enfants puissent s’informer sur des sites démocratiques, faits par des journalistes bien payés. Car le but, c’est aussi que la France puisse faire entendre, via des médias de qualité, sa voix et sa culture dans le monde entier.
Pourquoi précisez-vous des journalistes «bien payés»?
Parce que j’ai rencontré plein de journalistes pigistes qui vivent dans une telle situation financièrement précaire qu’ils écrivent ce qu’on leur demande d’écrire. Or, mieux on paie un journaliste, meilleur il est. Il faut que les entreprises de presse fassent de l’argent, je n’ai pas peur de le dire. L’argent est le nerf de la guerre.
Cela ne va-t-il pas empêcher des sites d’informations intello ou pointus de voir le jour, parce que pas assez populaires et donc, pas rentables?
Non. Puisque, si les groupes sont rentables, ils pourront financer des projets pointus, absolument nécessaires pour le pluralisme.
Y a-t-il des mesures spécifiques à prendre sur le Web?
Je ne suis pas pour les régulations à outrance. La loi anti-piratage, celle sur la pornographie sur le Net sont nécessaires. Pour le reste, ça dépasse le cadre de la France. Internet ne devrait pas être régi par pays.
Recueilli par Alice Antheaume
Réaction immédiate «Ce rapport est extrêmement dangereux, a aussitôt dénoncé Dominique Pradalié, secrétaire générale du Syndicat national des journalistes (SNJ) qui veut faire un contre-rapport à celui-ci. C'est le monde du pognon qui met la main sur l'information. Mme Giazzi contente de répondre à toutes les suggestions déjà formulées par Sarkozy, à savoir la constitution de grands groupes multimédias en "faisant sauter tous les verrous".»