Le numéro 1179 de Charlie Hebdo.AFP PHOTO KENZO TRIBOUILLARD
Le numéro 1179 de Charlie Hebdo.AFP PHOTO KENZO TRIBOUILLARD - AFP

«C’est reparti». Le numéro 1.179 de Charlie Hebdo sera en kiosque ce mercredi à l’aube, sept semaines après l’attentat qui a décimé sa rédaction. Pour que Charlie vive, les soutiens ont afflué du monde entier et pour ceux qui restent, réfugiés dans les locaux de Libération, le temps de la reconstruction s’ouvre avec une nouvelle donne. Les 8.000 abonnés sont devenus 240.000. Huit millions du «journal des survivants» ont été distribués, quand, l’an dernier, Charlie peinait parfois à en vendre 24.000. Que va faire Charlie de cette manne qui pourrait presque ressembler à un «cadeau empoisonné», selon Riss, son nouveau directeur?

«Ces millions, on va apprendre à faire avec, lance à 20 minutes Eric ­Portheault, le directeur financier du journal, qui partage les doutes de Riss exprimés aux Inrocks. «On ne l’a pas volé cet argent, et on l’a payé cher, trop cher, ajoute Eric Portheault. Je préférerais dix millions de fois avoir Cabu, Charb et tous les autres, ceux à qui je parlais tous les jours, plutôt que tous ces millions…»

Une manne inédite 

De combien parle-t-on? De près de trente millions, selon la plus haute estimation, si l’on cumule ventes, abonnements, dons et aides publiques. Pour le numéro du 14 janvier, vendu 3 euros pièce, toute la chaîne d’impression et de distribution a par solidarité travaillé gratuitement pour le premier million, soit au moins 3 millions d’euros pour Charlie, auxquels s’ajoutent les 40% perçus sur les recettes des millions d’exemplaires restants… Même si tout ne partira pas, insiste Eric Portheault: «Tout le monde parle de 8 millions de ventes, c’est n’importe quoi». Il attend les chiffres réels, d’ici 15 jours.

S’y ajoutent le soutien reçu à travers les 240.000 abonnements (3 mois à 24 euros, 1 an à 96 euros, ou de durée libre) pour une recette totale estimée à 14 millions d’euros, les 2,4 millions d’euros de dons de particuliers reçus notamment via jaidecharlie.fr, et enfin les aides publiques et dons d’entreprise, parmi lesquels un million du ministère de la Culture ou 250.000 euros du fonds Google/éditeurs.

Pas de dividendes aux actionnaires 

Avec une telle manne, Charlie peut désormais tenir «des années, normalement». L’intégralité des recettes des ventes et des abonnements sera consacrée à la pérennisation du journal, et «l’argent ne sera pas distribué en dividendes aux actionnaires. Il ne sera consacré qu’à la vie du journal: les salaires, les nouveaux bureaux, mais les trouver va être très compliqué…», indique Eric Portheault, alors que la rédaction a visité des locaux dans le XIIIe arrondissement en compagnie de spécialistes en blindage et dispositif anti-bombes…Hormis ces dépenses, la majeure partie de l’argent sera gelée, mise de côté, ajoute le directeur financier, pour «pallier d’éventuels coups durs.»

Personne ne se fait d’illusion, les 240.000 abonnés ne resteront pas longtemps. «Peut-être qu’ils vont découvrir que Charlie n’est pas ce à quoi ils s’attendaient», confiait Riss aux Inrocks. «Les abonnements, les ventes vont baisser, oui, acquiesce Eric Portheault. Mais si je gardais déjà la moitié des abonnés, je serais super heureux.»

Les dons destinés aux familles des victimes

Voilà pour la pérennité du journal. Les dons des particuliers iront ailleurs. «Tout ira aux familles des victimes». Pour le reste, le million du ministère de la Culture ou les 250.000 euros de Google, en plus d’une aide à la survie du journal et aux familles, la création d’une fondation pour les dessinateurs de presse est envisagée. «Pour l’instant, plutôt à l’étranger, précise Eric Portheault. Parce qu’en France, il n’y a que nous.»

Le «cauchemar» de Patrick Pelloux

Se pose enfin la question de la distribution du capital. C’est là que naissent les différends, qui font dire à Patrick Pelloux: «C’est un cauchemar, ces millions, cela peut nous tuer.»

Avant l’attaque, Charb et Riss détenaient chacun 40 % du capital, et Eric ­Portheault les 20 % restants. Comme le raconte Le Monde, Riss et Eric Portheault ont proposé à Luz de reprendre les 40% de Charb, mais celui-ci a refusé, au motif qu’il aimerait, «comme une écrasante majorité de la rédaction», la création d’une société des rédacteurs qui serait actionnaire du journal. 

«Je ne suis pas partisan d’une société de rédacteurs qui contrôlerait l’intégralité du journal, confirme Eric Portheault. Je n’y crois pas». «Rien n’est fermé, précise-t-il cependant. Une société de rédacteurs pourrait détenir une partie du capital. Il est évident que ce qui nous importe, c’est que le journal vive. Mais ce n’est pas d’actualité, pas avant deux-trois mois. La priorité est de relancer le journal, et de s’occuper des familles de victimes.» 

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