Je suis Charlie
Je suis Charlie - Fred Lancelot / sipa
  • Plus que le reste de la population, les journalistes ont été traumatisés dans les heures qui ont suivi l'annonce des attentats.
  • Comment ont-ils choisi ou pas de travailler sur les événements? Pouvait-on parler d'autre chose que de «Charlie Hebdo» dans les jours qui ont suivi?
  • Le regard sur les journalistes et la presse semble avoir changé. Est-ce que cela durera?

A BFM TV, une cellule psychologique post 7 janvier a été mise en place. Chez France 3, un rédacteur en chef du journal télévisé a été limogé et une grève aura lieu lundi pour dénoncer un «crash éditorial» dans le traitement de la tuerie de Charlie Hebdo
La plupart des Français et Françaises ont vécu une semaine très particulière après les attentats. Mais parce que certaines des victimes étaient leurs confrères, parce que les meurtres visaient leur métier, parce que leur profession impliquait qu’ils soient au plus près des événements, le quotidien des journalistes a été spécifiquement bouleversé. Traumatismes psychologiques comme l’illustre l’exemple de BFM TV, remises en question professionnelle comme le montre la crise à France 3, mais aussi adrénaline et fébrilité liés à la couverture des événements d’actualité majeurs, le récit des jours d’après par celles et ceux qui les ont couverts.

Le choc et la peur

«A L’Express, la plupart des membres de la rédaction ont été pétrifiés. Il y a ceux qui connaissaient les victimes, ceux qui étaient lecteurs assidus de Charlie, ceux qui s’identifiaient et voyaient en boucle deux mecs débarquer pour les buter, raconte Eric Marquis. Quand un reporter se fait tuer en Afghanistan ou en Syrie, on est évidemment affecté mais là on s’est dit que même au chaud à la rédac’ derrière son ordinateur, on peut mourir pour ce que le journal a publié.»

Les dispositifs de sécurité mis en place devant les locaux des médias accroissent ce sentiment. Comme devant tous les sièges, «France Medias Monde a depuis deux policiers en arme qui surveillent l’entrée, détaille l Priscille Lafitte, journaliste pour ce média.C’était un peu angoissant comme contexte de travail le premier jour».

Sur quoi travailler?

Au-delà du contexte de travail, le premier jour et ceux qui suivent, c’est le travail tout court qui pose problème et même dilemme. Travailler sur Charlie? Trop difficile. Travailler sur autre chose que Charlie? Impossible. «J’ai dû faire des nécros, poursuit Priscille Lafitte. Ce n’est jamais très simple de trouver les mots. Mais en ces circonstances cela l’était encore moins. Comment leur rendre hommage sans être dans l’emphase? Comment être personnel tout en étant universel?»

Malgré la difficulté, impossible pour la journaliste comme pour d’autres de «se concentrer sur quoi que ce soit d’autre. J’avais un grand reportage à boucler sur tout à fait autre chose pourtant». Beaucoup de sujets prévus passent à la trappe, même lorsqu’ils seraient justifiés. Isabelle Germain, directrice des Nouvelles News, site d’information en lutte contre les stéréotypes de genres note que «l’angle inégalité hommes-femmes sautait à la figure en permanence mais il était indécent de l’aborder. Jusqu’à dimanche, nous n’avons rien publié d’autre qu’un message solidaire ».

Pour les pigistes, la problématique a été d’autant plus compliquée qu’elle s’affrontait seul. «Il m’a été impossible de me concentrer pendant trois jours alors que j’avais de grosses piges à rendre, souligne Florian Bardou. C’est difficile de sortir du cercle vicieux de la page blanche surtout pour des sujets sur le transport ou le handicap.» «J’ai essayé de bosser ce jour-là, en larmes, raconte Marie-Lys Lubrano, journaliste indépendante en presse magazine. En tant que free lance je ne peux pas me payer le luxe de trois jours de deuil national. Mais le lendemain, j’ai compris que je n’étais pas capable de travailler sur le sujet malgré quelques demandes de rédactions.»

Ces jours-là, le regard sur les journalistes a changé

Aucune réaction de l’ordre du «waouh génial!» de David Pujadas découvrant les attentats du 11 septembre? Ces événements n’ont-ils pas suscité l’adrénaline propre aux grands faits d’actualité? «Si, il y avait cet aspect "tout le monde est sur le coup", quel que soit l’horaire, tout le monde est à disposition», note Stanislas Madej dont la rédaction de France 3 Picardie a particulièrement suivi la traque des tueurs qui se déroulait dans la région. «J’ai travaillé directement sur les événements, ce qui en un sens, m’a mise dans un état d’urgence plutôt propice à la production», raconte Veronica Noseda, elle aussi journaliste free-lance pour la télévision suisse italienne (RSI). Elle souligne aussi s’être «beaucoup interrogée sur la pratique, la responsabilité des journalistes. Notamment sur la question du live télévisé dans la construction d’une mise en scène recherchée par les terroristes».

Car les jours qui ont suivi ont aussi été l’occasion d’un regard particulier sur le métier des journalistes. Le regard des journalistes sur leur métier, celui de leurs proches et celui d’anonymes a changé. «Si j’avais des doutes sur les missions fondamentales du journaliste à notre époque avec les attaques permanentes que connait la profession, aujourd’hui je me sens renforcé dans mes convictions sur le devoir d’informer», insiste Stanislas Madej.  Les témoignages convergent sur une certaine responsabilité retrouvée. Elle s’est aussi développée dans le regard des autres. «J’ai pu voir autour de moi de la part de ma famille et de mes amis mais aussi de la part de gens que j’interviewais sur d’autres sujets une démonstration nouvelle de solidarité, de déférence presque», note Marie-Lys Lubrano .

Des réactions palpables pendant les rassemblements. «Trop souvent j’entends et subis des quolibets, des injures voire des menaces comme "Fouilles-merde, vendus, connards, je vais te piquer ton appareil, casse-toi", explique Pierre Le Masson reporter à La Voix du Nord. Mais j’ai couvert la manifestation parisienne et au moins une dizaine de fois, des gens m’ont encouragé me disant "c’est bien d’être là", "on a besoin de vous", "merci", "bravo".» «J’ai défilé derrière la banderole des syndicats de journalistes le dimanche en brandissant bien haut ma carte de presse, raconte Pierre Ganz, retraité. C’est la première fois en de très nombreuses manifestations que je n’ai pas ressenti d’hostilité mais au contraire entendu des applaudissements nourris à notre passage».

«Je ne pense pas que cela va durer, concède Patrick Merle de La Provence, qui a lui aussi reçu des marques de soutien. Mais ça a permis de reprendre du poil de la bête.Et cela m'a conforté dans mes convictions et pourquoi j'ai choisi d'être journaliste il y a bientôt 30 ans.»

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