Christophe Deloire, directeur général de Reporters Sans Frontières. 
Christophe Deloire, directeur général de Reporters Sans Frontières.  - RSF

Il y aura «évidemment» des caricatures de Mahomet, mercredi, dans le numéro de Charlie, car «l'état d'esprit Je suis Charlie, cela veut dire aussi le droit au blasphème», a insisté ce lundi l’avocat du journal Richard Malka. «Le blasphème, c’est sacré», lançait plus tôt, sur France Inter, Sophia Aram.  

Comment protéger ce droit au blasphème, puisque le blasphème en tant que tel n’existe pas dans le droit français? Reporters Sans Frontières propose une charte. Le directeur général de l’ONG l’a annoncé dimanche soir lors de la soirée de soutien à Charlie Hebdo. Alors qu’il rassemble des personnalités pour la proposer «d’ici la fin de la semaine», il explique la démarche à 20 Minutes.

Le blasphème n’existe pas dans la loi française. Qu'est-ce alors que réclamer le droit au blasphème?

Lorsque des fous furieux passent à l’acte, il y a évidemment une démarche individuelle, et c’est heureusement plus que rarissime. Néanmoins aujourd'hui, dans un certain nombre de lieux de culte, est propagée une idéologie selon laquelle la liberté d’expression doit être soumise au sacré. Cela fournit des arguments aux fous furieux. Ce sont aussi des conceptions propagées par des Etats. Si on veut tout faire pour que ce qui s’est passé à Charlie Hebdo ne se reproduise pas, il faut faire en sorte que ces discours ne soient plus tenus. La loi en France est satisfaisante, puisque Charlie a remporté ses procédures. Mais le but est de demander aux responsables religieux, individuellement, d’affirmer qu’ils considèrent que la liberté d’expression n’a pas de religion. Qu’ils reconnaissent comme légitime qu’on puisse rire de ce qu’eux-mêmes considèrent comme sacré. Que des journalistes et dessinateurs puissent travailler sans être limités par des règles.  

Vous proposez une charte. Comment comptez-vous obtenir cet engagement de la part des responsables religieux? 

Si on veut que les choses changent, c’est en faisant changer les esprits de ceux qui entretiennent les arguments des fous furieux. On est en train de constituer un comité de personnalités, non religieuses mais représentatives de la société française, pour préparer un texte et cette stratégie permettra de constater qui signe, et qui ne veut pas signer. Le but est d’inciter ceux qui auraient des difficultés à signer, sous la pression publique. Quand on a reconnu publiquement des principes, c’est plus dur de tenir le discours inverse dans un lieu de culte.

L’ONU a abandonné le concept de blasphème en 2011, mais un rapport sur le blasphème que vous avez publié en 2013 montre que près de la moitié des pays du monde condamnent encore le blasphème ou la diffamation pour fait religieux.

Notre idée est de commencer par la France et d’essayer de propager ça. Certains Etats font des offensives régulières pour ajouter la diffamation des religions dans leur droit. Que les pensées aient le droit d’éteindre la critique, ce serait totalement funeste.

En France, on a beaucoup débattu des limites de l’humour autour de l’affaire Dieudonné. Mais dans la presse, qu’est-ce qui a changé ces dernières années, du point de vue de la liberté d’expression au sujet des religions?

De manière générale on constate qu'une forme d’autocensure s’est peu à peu instaurée. Du point de vue de l’humour en général, des vieux sketchs de Desproges et des Inconnus passeraient mal aujourd’hui. Dans la presse, beaucoup de citoyens trouvent que le pluralisme est trop restreint, qu’il faudrait élargir le champ du débat. En France, on est obsédés par ce qui est bien ou mal de dire, plutôt que de regarder la réalité telle qu’elle est. Un journaliste peut très vite être conspué s’il fait une enquête qui ne va pas dans le sens d’une morale qui a pris beaucoup de poids dans le débat public. A droite comme à gauche. 

 

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