Qui écrit vraiment les horoscopes (et pourquoi c’est n’importe quoi)

MÉDIAS – Les horoscopes sont bien souvent la rubrique la plus lue d’un journal. Tout le monde sait que c’est plus ou moins pipeau, mais vous ne mesurez peut-être pas à quel point. Et il y a encore plus grave…

Alice Coffin

— 

Astrologie et horoscopes

Astrologie et horoscopes — Copyright Serge Bret-Morel

Mytho, ascendant bobard. Sur des paroles de Patrick Bruel (Décalé), voilà le signe astrologique des horoscopes de presse.  Adulée du public, cette rubrique raconte n’importe quoi. Sans, du reste, que quiconque songe à crier au scandale. Plus grave, ses prédictions visent aussi à exercer une forme de contrôle social sur ses lecteurs, et surtout, ses lectrices. Enquête.

«Publier un horoscope, c’est mentir (au moins) par omission», explique Serge Bret-Morel, ex-astrologue et master en histoire des sciences. Il a publié plusieurs textes et écrit au Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) pour dénoncer «ces rubriques confiées à des astrologues même pas reconnus par leurs pairs, cette astrologie vulgaire».  Il n’a pas eu de réponse, et affirme : «Cela pose un vrai problème moral.»

Avant les signes du zodiaque, des horoscopes pour les brunes, les blondes ou les rousses

 Il rappelle que l’apparition de cette rubrique est récente. En France, c’est le magazine Marie Claire qui lance le premier horoscope en 1935. «Après avoir essayé des horoscopes pour les blondes, les brunes ou les rousses, c’est dire le sérieux!»  Serge Bret-Morel se place sur le terrain de l’astrologie, et du tort que lui font ces rubriques. Ce qu’il ignore, c’est que bien souvent, il n’y a même pas d’astrologue aux commandes.

Prenons l’exemple d’Alexandra Marty dans Le Parisien. Elle signe un horoscope chaque jour. Certains lecteurs l’aiment tant qu’ils ont cherché à la contacter. En vain : «Je ne trouve rien sur Miss MARTY. Rien sur le net, rien au Parisien… Rien de rien. Je suis à la recherche de la moindre info. HELP !!! » témoigne cet internaute. Au Parisien, cela rigole pas mal lorsqu’on pose la question. «Mais il n’y a pas d’Alexandra Marty, nous explique-t-on au téléphone. Vous pouvez en revanche contacter Télé Programmes, c’est l’entreprise qui nous fournit les horoscopes.» Chez Télé Programmes, ça rigole moins. C’est même un raccrochage au nez après plusieurs «mais alors qui écrit cet horoscope ?»

Des logiciels, des bonnes plumes et des stagiaires

En réalité, l’une des techniques pour rédiger un horoscope est de faire appel à un logiciel qui générera automatiquement des phrases, éventuellement retouchées ensuite au sein des rédactions. C’est ainsi qu’une petite recherche Google permet de faire apparaitre exactement les mêmes prédictions, mais parfois pour des signes astrologiques distincts, ou à des dates différentes.

20 Minutes a recouru à cette technique. Comme à une autre astuce en vogue dans de nombreux médias: confier cette page à un journaliste, souvent stagiaire, qui a une bonne plume. Les témoignages ne manquent pas. «Je me servais de mes expériences personnelles», raconte une journaliste qui a longtemps œuvré pour un magazine dit féminin. «Moi, on m’avait demandé de prendre ceux déjà  publiés et de les rebidouiller», explique un autre. Les procédés varient, et les rédactions s’autorisent des petits clins d’œil. Les lecteurs ne devineront pas qu’«une bonne journée professionnelle en perspective pour les béliers» vise à annoncer à une collègue de ce signe qu’elle va décrocher un CDI. «Moi, j’avais des potes qui me demandaient allez tu peux me mettre un truc sympa, et ça m’amusait de leur faire des allusions», nous détaille-t-on.

Un astrologue: «On me demande toujours: “Vous y croyez aux conneries que vous racontez?”»

Bidon donc. Et pourtant efficace. «Les lecteurs y sont très attachés. C’est comme un rituel, l’enlever ce serait comme leur supprimer leur petit café ou leur cigarette», affirme Serge Bret-Morel. Et puis, «l’astrologie fait vendre», pointe Laurent Puech dans «Presse féminine et astrologie». Comprendre: même si c’est pipeau, ça rassure et ça fait gagner de l’argent aux journaux. C’est ce que confirme Jean-François Rottier, auteur des horoscopes de 20 Minutes et de Femme Actuelle sous le pseudonyme de Marc Angel. «On me demande toujours: “Mais vous y croyez à toutes les conneries que vous racontez? Bon, évidemment que la forme l’emporte sur le fond. L’horoscope est surtout un exercice de plume. Mais c’est normal qu’il y ait plusieurs vérités. Moi, on me demande de faire du positif par exemple.»

Les horoscopes là aussi pour exercer un contrôle social

Quel mal à publier des billevesées tant que les ventes grimpent et que le lecteur est content? pourrait-on se dire. Le hic, c’est que certains horoscopes, en particulier ceux de la presse féminine, sont rédigés avec une fonction bien précise. Celle d’exercer un «contrôle social», d’assurer «la transmission des normes en adéquation avec les idéologies dominantes», décortique Laurent Puech. Le philosophe Theodor W. Adorno a travaillé dans les années 1950 sur l’horoscope du Los Angeles Times (Des étoiles à terre. La rubrique astrologique du Los Angeles Times, Ed. Exils). Il y expose comment les conseils de l’horoscope visent à préserver l’ordre social. Même analyse quelques décennies plus tard de Patrick Perett-Watel sur celui rédigé par Elizabeth Teissier dans Télé 7 Jours. Son bilan: «Télé 7 Jours encourage la soumission aux supérieurs et le conformisme social en présentant sous un jour positif non pas les détenteurs de l’autorité auxquels il faut obéir, mais plutôt l’attitude recommandée au lecteur de garder leur profil bas.»

L’impulsivité et l’esprit critique, c’est mal, la prudence et la réserve c’est bien

Certains horoscopes adressent donc des conseils en douce à leurs lecteurs et  lectrices. La sociologue Laurence Bardin a dans L’Analyse de Contenu (Ed. PUF) rédigé une étude détaillée de l’horoscope du magazine Elle. Elle étudie la rubrique mot à mot et démontre comment on y déconseille aux lectrices l’impulsivité («Vous risquez de vous enflammer.»), la franchise («Apprenez à ne pas dire trop franchement ce que vous pensez.»), l’esprit critique («Modérez votre esprit critique en société»), alors qu’on y encourage la réserve («Soyez conciliante»), la diplomatie («Soyez plus souple en famille», «N’imposez pas trop votre personnalité»), ou la prudence («Contrôlez-vous»). Laurent Puech en conclut qu’«astrologues et magazines féminins enferment les femmes dans un rapport de soumission et jouent ainsi contre leur public.»

Preuve que tout cela n’est pas si grave, et que même si ça l’était,  la décision de supprimer l’horoscope est plus histoire de calendes grecques que de décans: les médias les plus récents et les moins susceptibles d’«horoscoper» ont adopté cette rubrique. Causette, magazine féministe, tient ainsi un horoscope qui moque ceux de la presse dite féminine. Et même le site parodique du Gorafi a le sien. Son conseilaux Capricornes cette semaine: «Tenter d’exister indépendamment de votre signe astral reste le pari que vous n’avez jamais réalisé.»

Mots-clés :

Aucun mot-clé.