Un kiosque à Marseille, le 20 mars 2013.
Un kiosque à Marseille, le 20 mars 2013. - P. Magnien.
Alice Coffin

Le mot le plus employé par les journaux et le plus raillé par les journalistes en ce moment? «Exclusif». Une exclu par-ci, une info exclusive par-là, il ne suffit plus d’annoncer sur les réseaux sociaux ou ailleurs le titre d’un article, encore faut-il qu’il soit estampillé «exclusif». Au risque que la notion d’exclusivité recouvre tout et n’importe quoi. Dernier en cas en date, un «exclusif» signé Le Figaro pour une info sortie il y a quelques mois, et surtout pour une info à laquelle tous les journalistes pouvaient avoir accès puisqu’elle avait été donnée lors d’une audition publique.

Quelques moqueries ont suivi…

Mais il serait trop simple de se moquer du Figaro. Tous les médias et sites, 20 Minutes inclus, se font régulièrement chambrer sur le sujet.

La palme de la raillerie va peut-être à Jean-Marc Morandini qui, encore plus que d’autres, abuse du vocable. Comme le pointe, en s’amusant, la fin de cette parabole intitulée «une journée sur twitter».

Le quart de seconde d’exclusivité

Alors pourquoi tant d’exclus? «Cela n’a rien de nouveau, estime Patrick Eveno, auteur de Histoire de la presse française de Théophraste Renaudot à la révolution numérique. D’ailleurs, vous me parlez du Figaro, il se trouve que dès le 19ème siècle, le directeur du Figaro parlait lui-même de ses «numéros crânes», du mot «crâner», qui vantaient la sortie en exclusivité d’une information. L’exclusivité fait partie de la mythologie de la presse.» Il ne s’agit pas que d’informer mais aussi de communiquer. «C’est du marketing, poursuit Eveno. C’est fait pour attirer la clientèle.» Sauf qu’à l’époque, «cela avait une pertinence, car si on réussissait à avoir une info avant le bouclage des journaux, l’exclusivité pouvait durer plusieurs heures. Le hic, c’est que désormais, c’est galvaudé. Une exclu dure parfois une seconde. Chacun semble avoir son exclusivité et voir se battre les gens sur les réseaux sociaux pour dire “moi je l’avais dit avant” a un côté comique.»

Comique et «complètement inutile», estime Jean-Emmanuel Cortade, spécialiste des médias. «Mon métier, c’est d’étudier les lecteurs et je peux vous dire que tout cela est bidon dans l’esprit des gens. Ce mot d’exclusivité créait le désir dans une époque de pénurie de l’information. Dans un environnement de surabondance informative, ceux qui disent cela se couvrent de ridicule. Et personne n’est dupe; d’ailleurs, c’est surtout employé par ceux qui jouent aux journalistes». 

L’exclu vit ses dernières heures

Alors, si c’est bidon, si ça ne sert à rien, pourquoi l’employer? «Les journalistes sont un peu schizos, estime Julie Joly, directrice du CFJ [Centre de formation des journalistes]. Ils sont critiques envers cette espèce de course mais sont les premiers à être à fond là-dessus! Il y a un vrai plaisir et une addiction à valoriser sa signature, son journal, en disant je suis non pas le seul- ce qui relève du scoop - mais je suis le premier à sortir cette info! Ceci dit, c’est vrai que c’est important d’être le premier.»

Mais, bonne nouvelle pour les lecteurs et les journalistes qui saturent de l’exclu: tout cela ne devrait pas durer. «Aux Etats-Unis, explique Julie Joly, on est déjà passé à un temps qui valorise beaucoup plus la slow information. J’essaie avec les étudiants de travailler sur cette notion, et plus que d’aller vers le scoop et l’exclusivité, qui valorisent la vitesse, de promouvoir le concept d’“inédit”». Jean-Emmanuel Cortade pense, lui, que «beaucoup de médias ne sont plus là-dedans, car cela ne marche pas l’exclusif. Ce que veulent les gens, c’est soit de “l’instantané”, du live, soit des documents des preuves, des sources». Vous l’aurez lu ici en premier…