Page d'accueil du site d'information parodique le Gorafi, le 20 février 2013. 
Page d'accueil du site d'information parodique le Gorafi, le 20 février 2013.  - Le Gorafi

«Profitant de la démission du pape, Findus révèle que les lasagnes contenaient du dauphin, du chaton et du koala». La blague vous semble évidente? Elle ne l’est pas pour tous. Depuis ce titre signé du site parodique Gorafi, certains internautes sont terrifiés à l’idée de déguster du chaton. Preuve de l’ambiguïté entretenue par le ou les auteurs de l’article publié sur le Gorafi, un journal «né en 1826, après un conflit d’intérêts avec les créateurs du Figaro», et qui doit son nom à la dyslexie de son fondateur, un certain Jean-René Buissière, raconte le site aux 15.000 fans sur Facebook.

Autre scoop: la star de K-Pop Psy sera bientôt sur nos écrans, dans son propre rôle et poursuivi par des gangsters furieux de le voir répandre son «Gangnam Style» à travers le monde. C’est ce qu’indiquait en ce début de semaine une partie de la presse française, renvoyant à The Studio Exec… un site en réalité parodique, spécialisé sur le cinéma, révélant également que Justin Bieber jouera bientôt le fils de Terminator… A force de vouloir brouiller les pistes, ces sites créent, plus ou moins malgré eux, une réelle confusion sur le Net. Qu’en disent leurs «responsables»?

William Friedkin et la Panthère Rose

«Oui, j’ai remarqué que les sites français ont pris sérieusement notre histoire de Psy, et cela nous ravit! On adore être pris au sérieux. Cela prouve que nous sommes nécessaires», nous répond via Facebook et sans révéler son identité l’un (l’unique?) des rédacteurs de Studio Exec, lancé en septembre dernier. Il se félicite également que William Friedkin ait, en novembre dernier, jugé nécessaire de corriger leur «information» selon laquelle il souhaitait utiliser la musique de la Panthère Rose dans l’Exorciste.

Funambules

«La satire, ça se pratique à la manière d’un funambule», nous confie par téléphone l’un des rédacteurs du Gorafi. L’anonymat est également de rigueur, «pour respecter le choix des lecteurs, nombreux à nous demander par courrier de garder le côté flou parce que ça les fait marrer». «Mais sur Internet, vous retrouvez tout le monde en deux clics», ajoute-t-il avant que nous puissions le vérifier, au moins pour son cas personnel.

Né sur Twitter en février dernier pendant la campagne présidentielle, puis apparu sous la forme d’un site en mai avant une refonte en septembre, le Gorafi se réjouit comme The Studio Exec d’avoir reçu un démenti. Mais le sien était signé de l’écharpe de Christophe Barbier, indignée de l’article qui assurait qu’elle «mettait fin à sa collaboration avec le journaliste». «Le Gorafi n’a même pas pris soin de l’appeler pour vérifier ses informations», répond le rédacteur en chef de l’Express sur son blog, en jouant le jeu. Le site se targue aussi d’une reprise médiatique «sérieuse», les médias belges ayant relayé que le créateur de la blague sur la couleur du cheval blanc d’Henri IV obtenait gain de cause…

«C’est aux lecteurs de prendre du recul»

Comment réagir quand l’article, dont l’ambition initiale était humoristique, se transforme en désinformation? Moins provoc’ que The Studio Exec «ravi» de ces reprises, le Gorafi renvoie à la responsabilité du lecteur. «C’est aux gens de faire un travail pour avoir du recul, pour vérifier leurs informations. On n’y est pour rien. On n’est pas non plus là pour critiquer les médias, on ne veut rien prouver du tout. Si on se mettait à donner des leçons, on perdrait toute pertinence, on deviendrait chiants!» répond notre interlocuteur anonyme, qui alterne savoureusement les réponses sérieuses et les réponses «gorafiesques».

«Jusqu’à preuve du contraire, tout est faux»

«Depuis 1826, toute l’information de sources contradictoires»: mis à part ce slogan, aucun indice ne figure sur l’interface sobre et «pro» du Gorafi, résolument crédible en tant que site d’infos classique. Sauf à aller chercher dans la FAQ du site. C’est là qu’est clairement indiqué: «Jusqu’à preuve du contraire, tous les articles rédigés ici sont faux».

«Cet avertissement, c’est juste juridique. On est obligés de mettre des garde fous, il faut se protéger un minimum, pour ne pas tomber dans la diffamation», explique le rédacteur du Gorafi, qui affirme n’avoir supprimé aucun article depuis le début, malgré «quelques demandes par mails».

Se prémunir contre la diffamation n’a rien de fantaisiste. Le compte Twitter parodique AFPresque, créé l’été dernier par «un twitto comme un autre qui tente de faire de l'humour», n’avait pas été du goût de l’AFP, qui était allé jusqu’à le mettre en demeure «de cesser immédiatement la contrefaçon» de ses marques et de ses visuels. L’AgenceFrancePresque avait dû abandonner son logo et son nom pour devenir «RédacFrancePresque» avant de finalement décider de contre-attaquer. Le compte subsiste aujourd’hui en tant qu’ «@fPRESQUE» («selon notre stagiaire people, après s'être fait gifler, Joey Starr aurait décidé de se retrancher au sommet d'une grue»).

Aberration, Figagaro et Pourri-Moche

Le Gorafi le dit lui-même: «On n’a rien inventé». Son plus grand modèle est The Onion, fondé en 1988 par Tim Keck et Christopher Johnson à l'université du Wisconsin, et qui annonce aujourd’hui une diffusion nationale de 690.000 exemplaires, en plus d’une présence sur le Net depuis 1996. Autre influence revendiquée: L’Os à moelle de Pierre Dac, présenté à sa première parution en 1938 comme «l’organe officiel des loufoques» et publié jusqu’au 31 mai 1940, date de l'entrée des Allemands dans Paris.

«En France, la tradition du pastiche journalistique vient de celle du pastiche littéraire. Elle commence dès le XIXe siècle, puis on la retrouve avec Pierre Dac, mais elle a vraiment rebondi avec des journaux comme Actuel, dans les années 1980», explique à 20 Minutes l’historien des médias Christian Delporte. C’est l’époque des pastiches édités par Jalons, à l’instar de l'Aberration, pastiche de Libération, Le Figagaro pastiche du Figaro, Le Monstre pastiche du Monde, ou encore Pourri-Moche pour Paris-Match

«On y vient par hasard donc on maîtrise mal»

«Mais le principe était la transgression ludique et éphémère, c’était pour faire des coups. Aujourd’hui on retrouve les mêmes méthodes, le calambour, la loufoquerie, le dévoiement, mais ce qui est nouveau, c’est qu’on suit vraiment l’actualité, il y a une application à l’actualité quotidienne», juge l’historien des médias.

«L’autre grande différence, c’est que c’était diffusé en kiosque. Il fallait faire la démarche de l’acheter, et les journaux annonçaient très clairement la couleur. Aujourd’hui, c’est en libre accès, on y vient par hasard, on maîtrise mal, et en plus, l’aspect parodique est beaucoup moins nettement affiché», note Christian Delporte.

Pour l’historien, «c’est très encourageant pour les journalistes, car cela montre qu’ils ont un vrai rôle de médiateur pour éclairer le lecteur dans ce flot continu d’infos». Et si la ligne entre journaux sérieux et journaux parodiques venait malgré tout à se faire de plus en plus floue, le Gorafi assure qu’il déclarerait forfait: «Si un jour vous nous preniez pour un concurrent, si tout le monde se mettait à nous prendre au sérieux, on arrêterait  tout. Et on perdrait foi en l’humanité, aussi».

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