Couvertures de magazines consacrées à l'islam.
Couvertures de magazines consacrées à l'islam. - 20 MINUTES

Anaëlle Grondin

«Islam, les vérités qui dérangent», «L’occident face à l’islam», «La peur de l’islam», «Burqa, ce qu’on ne dit pas», «Le spectre islamiste» ou plus récemment «Cet islam sans gêne»... Le voile et l’islam sont-ils les nouveaux marronniers des hebdomadaires français, Le Point et L’Express en tête? Les deux magazines, qui multiplient les unes surfant sur une peur supposée de l’islam, s’attirent ces derniers temps les foudres des internautes, qui dénoncent des amalgames. Car bien souvent, ces couvertures ne titrent pas clairement sur l’islam radical, mais sur l’islam au sens large. 

«On vend beaucoup plus avec les hôpitaux ou Hollande» 

En faisant référence à «Cet islam sans gêne», Pascal Boniface, le directeur de l’Iris, et le rappeur français Médine pointent du doigt une «une racoleuse (…) étalée dans tous les kiosques», dans une tribune publiée sur Le Plus. Pourtant, Etienne Gernelle, le directeur de la rédaction du Point, nous assure que ces couvertures ne font pas vendre: «Ce n’est pas une martingale pour faire de grosses ventes, sinon ça se saurait. Dire qu’on fait ces unes pour vendre, c’est une espèce de réflexe pavlovien quand les gens ne sont pas d’accord  avec le traitement d’un sujet.» Le directeur des ventes du Point, Jean Girault, indique à 20 Minutes que le numéro sur «Le spectre islamiste» paru en février 2011 s’était écoulé à 84.000 exemplaires en kiosques, ce qui est «en dessous de la moyenne». Pour «Cet Islam sans gêne», il parle de 105.000 exemplaires écoulés sur une semaine, soit «15% de plus que la moyenne». Ce numéro «a fait de bonnes ventes, mais pas exceptionnelles», commente Etienne Gernelle, avant d’affirmer: «A chaque fois qu’on a traité des sujets qui se rapportaient à l’islam radical, ça n’a jamais fait de ventes exceptionnelles. On vend beaucoup plus avec les hôpitaux ou avec Hollande qu’avec ça.»

Christophe Barbier, le directeur de la rédaction de L’Express, à son tour montré du doigt cette semaine pour sa une sur l’immigration illustrée par une femme intégralement voilée pénétrant dans une caisse d’allocations familiales, tient le même discours. Non, les femmes voilées et l’islam ne font pas vendre, affirme-t-il fermement. «On avait fait une une sur la peur de l’islam et les ventes étaient dans la moyenne, autour de 72.000 exemplaires en kiosques. On a aussi fait il y a plus longtemps une une sur les différents islamismes et ça n’avait pas fait non plus un résultat exceptionnel.» Fin octobre, Christophe Barbier avait affirmé à Libération qu’«il n’y avait pas de filon pour ces sujets-là. A la rigueur, il y en avait peut-être juste après le 11-Septembre.»  Il se défend aujourd’hui d’avoir fait de la peur de l’islam un marronnier: «On n’est pas dans une programmation, on est dans l’information. On ne le fait qu’en cas d’actualité.» 

Pas d’impact significatif

Mais pourquoi avoir choisi une femme voilée pour illustrer l’immigration dans son ensemble? «Evidemment, on aurait pu prendre un grand blond suédois, mais ce n’est pas le problème, on le sait bien. Dans l’esprit des Français, ce qui peut poser problème, c’est une immigration venue de la Méditerranée», nous répond l’homme à l’écharpe. Il poursuit: «Il y a le problème des Roms, mais les Roms ne sont pas des immigrés, ce sont des citoyens européens qui circulent. Ce n’est pas cette question-là qui est posée.» Christophe Barbier assure qu’il «n’a pas souhaité provoquer avec cette une» pour faire parler d’elle: «Je veux que le journal mette le doigt là où ça fait mal, obliger les gens à se poser des questions.»  

«Pour les news magazines, c’est toujours très compliqué de savoir ce qui fait vendre, car l’essentiel des ventes se fait par abonnement», nous explique Jean-Marie Charon, sociologue spécialiste  des médias et chercheur au CNRS. Il rejoint Etienne Gernelle et Christophe Barbier sur un point: «Ces fameuses unes sur lesquelles il y a beaucoup de commentaires donnent l’impression qu’il va y avoir un impact sur les ventes, mais ce n’est pas très significatif.» En revanche, il maintient que «c’est la course à l’échalote». «Le problème de ces magazines d’information, c’est qu’ils veulent se démarquer, avec des concepts très proches les uns des autres. Ils font beaucoup de unes sur des sujets de société. Quand ils viennent sur la politique, c’est souvent pour surfer sur des courants d’opinion», analyse Jean-Marie Charon.

Un effet d’image plus qu’un effet commercial

Pour lui, s’il n’y a pas de réel effet commercial,  il y a en revanche un effet d’image. «La question intéressante, c’est de savoir dans quelle mesure les news magazines créent une espèce d’ambiance, une image autour de leur titre», lâche-t-il.  «L’enjeu de ces unes, c’est avant tout la dimension “vitrine”». Les hebdomadaires essaient quelque part de conforter l’idée qu’ils sont en prise avec les préoccupations de la société.» 

«En réalité, ce ne sont pas des enquêtes de fond, c’est plutôt une manière de jouer sur quelques symboles à un moment donné, renchérit Jean-Marie Charon. Evidemment, personne ne va revendiquer qu’il surfe sur l’islamophobie. Mais ce sur quoi ils surfent, c’est un climat où l’islam est montré du doigt.»